Les gros chars

Avouez que lorsque vous entendez la voix masculine, grave et amicale de Dan Bigras vous vanter les mérites du mastodonte Ram, une partie de vous opine : voilà un bon gars, champion des bonnes causes, qui nous invite à la robustesse. Nous ne serions réellement en voiture qu’à bord de ce puissant pick-up. D’autant qu’il nous en vante les excellentes conditions de crédit. Karine Vanasse, elle, est habillée pour une soirée chic lorsqu’elle nous invite à enfourcher une autre voiture de taille imposante, la Nissan Rogue, indispensable, semble-t-il, pour aller soit au ballet, soit aux pommes.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

L’Institut de la statistique du Québec rapporte que les records de vente sont battus chaque année – une progression de 170% en dix ans. Au point qu’aujourd’hui, un adulte québécois sur trois possède un de ces engins. On comprendrait si ces pubs ciblaient spécifiquement le Québec rural où on doit chaque jour trimballer sa corde de bois, livrer son bétail, se dégager d’un champ de boue ou braver en février une route de rang que la charrue ne visite qu’une fois semaine. (Du moins, c’est ce que je comprends des messages télé que je vois.) Mais ces pubs sont diffusées nationalement, donc rejoignent une population à 80% urbaine qui n’a, au mieux, qu’un besoin extrêmement occasionnel de ces lourds engins. À Montréal, il y a dix ans, on comptait un VUS pour dix voitures. Aujourd’hui, c’est six pour dix. Le problème ? Ces voitures émettent 30% de plus de GES par kilomètre que les autres.  Pierre-Olivier Pineau, des HEC, est raide. En faisant ces achats, dit-il, « les Québécois ont investi des milliards dans le problème en 2020, comme ils le font de plus en plus ces dernières années ».

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Les VUS, une valeur québécoise ?

L’achat d’un de ces véhicules, dits Utilitaires-Sports, est-il d’ailleurs en voie de devenir une valeur québécoise ? Il devient en tout cas un sujet de discussion politique. Lors de son congrès, la cheffe libérale Dominique Anglade voulait introduire une surtaxe à l’achat de ces dévoreuses de pétrole. C’était la seule mesure « mordante » de son virage vert. Elle fut retoquée par les délégués des régions dont plusieurs étaient venus, sans doute, à bord de ces bolides. Un échange narquois a eu lieu au même moment entre le chef du parti conservateur, Éric Duhaime, toujours à la recherche d’une bonne polémique, et la députée solidaire, Émilise Lessard-Therrien. Doublée par un poids lourd dans des conditions neigeuses dans son Abitibi, la députée et son véhicule ont pris le ravin. Ayant mis une photo de ses déboires sur les réseaux sociaux pour dénoncer les mauvaises conditions de route et de liaison cellulaire, chacun a pu identifier le modèle de son véhicule. Se disant heureux que la députée en soit sortie indemne, M. Duhaime a noté « que la députée solidaire conduit un pick-up… » Le parti de M. Duhaime est évidemment opposé aux mesures écologiques prônées par QS et sa députée, récemment revenue de la COP26. Notons cependant que Mme Lessard-Therrien est agricultrice.

L’écologiste-en-chef du PQ, Sylvain Gaudreault, qui habite Saguenay et conduit une Chevrolet électrique Bolt 2017, se bat à Québec pour interdire les publicités de VUS, quitte à peiner M. Bigras et Mme Vanasse. Il voudrait même s’en prendre à la publicité de tous les véhicules à essence. Ce qui soulève deux questions.

La publicité, d’abord, influence-t-elle vraiment les consommateurs ? Si la réponse était non, vous n’auriez jamais entendu parler, autrement que par le bouche-à-oreille, de Coca-cola, du Cheez Whiz ou de la 6/49. Un récent rapport d’Équiterre chiffre à 40% le nombre d’acheteurs de voiture qui se disent influencés par la pub, télé ou écrite, au moment de l’achat. Et nous signale que les constructeurs automobile consacrent 79% de leurs publicités aux VUS.

Tout cela n’est-il pas superflu, ensuite, puisque d’ici 10 ou 15 ans, tous nouveaux les véhicules vendus, y compris le F-150, seront obligatoirement électriques ? Cela donne tout de même le temps à près de deux millions de plus de ces chars obèses d’atterrir sur nos routes. « Ces véhicules sont une garantie de vente de produits pétroliers pour les années à venir, dit Pineau. Elles rendent pratiquement illusoire l’atteinte de réduction de 40 % de la vente des produits pétroliers en 2030 ». Et même électriques, l’empreinte carbone de leur fabrication est deux fois plus étendue que pour les voitures normales, sans compter que leurs poids contribue davantage à l’usure de nos routes.

Le paradoxe écolo-pick-up

Bref, si on croit – et on doit y croire – à l’urgence climatique, l’interdiction de la publicité pour les voitures à essence est aussi logique que celle, hier, des produits du tabac pour ce qu’on aurait pu appeler l’urgence pulmonaire. Encore faudrait-il forcer les constructeurs à fournir le Québec en véhicules électriques, comme d’autres États le font par voie législative.

Reste le paradoxe de fond : il y a une corrélation parfaite entre la hausse de la conscience écologique des québécois et leur engouement pour les VUS. On est tenté de conclure qu’ils n’ont rien compris. Mais si c’était le contraire ? Le réflexe des nouveaux acheteurs de VUS est peut-être parfaitement en phase avec leur prise de conscience de la crise écologique. Presque tous les soirs à la télé, ils voient les victimes du dérèglement climatique fuir inondations, incendies, glissements de terrain. À choisir, dans ces conditions, entre la fragile sous-compacte ou l’indestructible tank, comment ne pas opter, comme l’a fait le président écolo Joe Biden l’autre-semaine, de conduire un Hummer, fut-il électrique ?

Note: Depuis la publication de cet article, plusieurs propriétaires de SUV hybrides ou électriques de petit format m’ont écrit pour m’indiquer, preuves à l’appui, que ces modèles ne sont pas plus énergivores, à l’achat et à l’usage, que les non-SUV de même catégorie. Dont acte.


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Voir, lire, sortir: The Wall, Blue Moon, Guibord et Lire les Libéraux

Pour une deuxième semaine, mes choix (et non-choix) culturels de la semaine

Théâtre/opéra rock: Un mur de son

thewallTE Comment transposer sur une petite scène, comme celle du Club Soda, le gigantisme de l’album The Wall de Pink Floyd. C’est le défi assez bien réussi de Richard Petit et de ses Vikings, avec projections et éclairages en soutien. Le pouvoir évocateur des tubes de The Wall est évidemment considérable en soi, et on s’en régale. Cette puissance est imparfaitement portée par les deux chanteurs de l’ensemble, Sylvain Lacombe et Sébastien Auclair, mais la virtuosité du guitariste Michel Bruno compense amplement.
Surveillez les supplémentaires au Club Soda et une future tournée en régions — puis sur la planète !

https://youtu.be/M3FLgpOi6Vk

Les fans du Wall peuvent aussi voir l’époustouflant documentaire/captation du récent hyper-spectacle Roger Waters – The Wall. (Disponible en DVD et sur Netflix.)

Télé: Blue Moon — Jack Bauer (de 24) peut dormir tranquille

Bel essai, mais pas convaincant !

Bel essai, mais pas convaincant !

J’ai donné trois heures à Blue Moon avant de décrocher. Il n’y a pas de problèmes de moyens. C’est un problème de scénario et de vraisemblance. Qu’on tente de nous faire croire qu’un groupe de jeunes se transforment en Seals en une semaine dans un boot-camp n’est que la pointe de l’iceberg. Les dialogues sont plats, le jeu monocorde de Karine Vanasse n’aide pas.

Ce n’est pas nul, mais en écoutant, on se demande s’il n’y a pas quelque chose de meilleur à un autre poste.
Sur Illico, mais il faut payer son abonnement au Club pour y avoir accès.

Télé: Making a Victim

Trop biaisé pour être vrai.

Trop biaisé pour être vrai.

Je suis très fâché contre les concepteurs de Making a murderer, la série documentaire de 10 heures présentant comme une erreur judiciaire et un frame-up policier la condamnation à mort de Steve Avery. Fâché parce que la série, fort bien faite, est convaincante, jusqu’à ce qu’on apprenne ce qui suit.
– les documentaristes ont omis de nous dire qu’Avery avait manœuvré pour la victime se présente chez lui;
– omis aussi de nous dire qu’une trace d’ADN d’Avery impossible à « planter » par un policier fut découvert sous le capot de la voiture de la victime; (lire à ce sujet How “Making a Murderer” Went Wrong – The New Yorker.)
Et maintenant qu’on apprend que l’ex-copine d’Avery, qu’on voit le soutenant dans la série, affirme maintenant avoir été battue par lui et être convaincu de sa culpabilité, on se dit qu’on aurait été mieux… d’écouter Blue Moon jusqu’au bout à la place !
Sur Netflix.

Cinéma: Our brand is crisis

Sandra Bullock est simplement formidable dans cette adaptation de l’intervention des conseillers politiques de l’équipe qui avait fait élire Bill Clinton pour porter vers la victoire un candidat présidentiel bolivien. Bullock fait des miracles pour propulser son poulain, loin en arrière, en utilisant les méthodes politiques vicieuses raffinées dans les campagnes négatives de l’Oncle Sam.

Sans être transcendant, c’est fort agréable. Mais sachez que toute l’histoire de rivalité entre Bullock et le conseiller américain adverse est inventée, qu’il n’y avait pas de personnage féminin important dans la vraie histoire et que la finale du film tient de la fiction la plus débridée ! De plus, les conseillers sont plus machiavéliques que dans la réalité.

Arrivé cette semaine en DVD, Illico et cinéma sur demande

On peut donc voir en ligne le documentaire du même titre, racontant ces événements sans l’embellissement hollywoodien. Disponible notamment sur iTunes.

Cinéma: Guibord s’en va-t-en politique fédérale

Mes collègues députés régionaux sont formels: Guibord s’en va-t-en guerre, le dernier Falardeau mettant en vedette Huard, est une très exacte description de la réalité de la politique régionale. Celle où tout le monde se connaît et où beaucoup jouent le jeu pour la galerie et les médias. Par un curieux concours de circonstance, le député indépendant Guibord a le vote décisif dans la décision du Parlement d’aller en guerre.

https://youtu.be/TYaXGOgDA6k

Sous les conseils d’un stagiaire Haïtien (on craignait la caricature, c’est au contraire la trouvaille du film) il décide de s’en remettre à la démocratie participative pour trancher. S’en suivent diverses péripéties. Pas indispensable, mais agréable.
Arrivé cette semaine en DVD, Illico et cinéma sur demande

Livres/roman:

ChartrandL’affaire Myositis. Ce livre de mon ancien collègue et toujours ami Luc Chartrand prend parfois les allures de la série « 24 », avec poursuites et suspense.
L’intrigue plonge dans le conflit israélo-palestinien contemporain et Chartrand trouve des gentils et des méchants dans chaque camp. Sauf un: le lobby pro-Israélien du Canada, présenté ici dans des habits accablants.
Il est vrai que Chartrand tire sa colère de la destruction de l’organisation montréalaise Droits et Démocratie par le gouvernement Harper et ses amis pro-israéliens.

Livres/essais: lectures libérales

Au moins, ils écrivent. C'est déjà ça. Maintenant, s'ils pouvaient se livrer autant que les péquistes, ça aiderait les historiens !

Au moins, ils écrivent. C’est déjà ça. Maintenant, s’ils pouvaient se livrer autant que les péquistes, ça aiderait les historiens !

Enfin, des Libéraux du Québec écrivent ! Je les ai lus en rafale ces derniers mois: John Parisella, trop poli pour révéler quoique ce soit de croustillant; John Ciaccia, très disert sur les questions autochtones sauf… Oka !; Monique Forget, divertissante mais impénitente sur sa démission programmée peu après sa réélection; Claude Trudel, l’ancien conseiller de Bourassa puis maire de Verdun, un homme bien mais pas central à notre histoire. (On trouvera mes brèves critiques de ces livres sur ma page Goodreads.)

GarneauDe tous les mémoires récents produits par des Libéraux, le livre de Raymond Garneau est le plus intéressant, car le plus franc.

Sur la crise d’octobre, il révèle deux faits nouveaux: pourquoi Robert Bourassa craignait-il le comportement de son ministre de la justice Jérôme Choquette ? Parce qu’il lui arrivait de lever un peu trop le coude !

Ensuite, Garneau révèle que la liste des personnes devant être arrêtée lui a été présentée par Bourassa pendant le Conseil des ministres précédant la rafle. Garneau dit avoir toujours regretté ces arrestations. Mais il ne s’y est pas opposé sur le coup.

Celui qui créera le Conseil du Trésor et réformera la gestion administrative de l’État est particulièrement intéressant lorsqu’il raconte ses démêlés avec Jean Drapeau pendant le fiasco de la préparation des Olympiques de 1976.  Il n’est pas tendre avec Claude Ryan, qui fut son adversaire pendant la course au leadership de 1977 et qui l’a ostracisé par la suite.

Le lecteur indépendantiste sera un peu gêné par les envolée anti-nationalistes primaires de Garneau, pour lequel le clergé oppressant de la grande noirceur, Duplessis, Lévesque et Parizeau ne font qu’un ! Comme quoi il n’a acquis aucun recul sur ce point.

Mais je ne lui en veux pas. D’abord cela nous ouvre une fenêtre sur les limites de cette façon de penser, mais par ailleurs ça permet d’apprendre enfin des choses sur les entrailles des gouvernement libéraux. Une bonne autobiographie.

À votre tour

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