Talleyrand sur Legault

Les militants de la Coalition avenir Québec (CAQ) doivent décider dans les prochaines heures s’ils accordent leur confiance à leur chef et fondateur, François Legault. Il est certain que le premier ministre obtiendra une excellente note, la seule question étant de découvrir le niveau d’hégémonie qu’il exerce sur ses troupes. En creux, on pourra mesurer l’ampleur de la grogne provoquée par l’usure et quelques ruptures de parole.

Pour guider les délégués dans ce choix important, j’ai pensé interroger un des plus grands analystes politiques de tous les temps : Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838). Toutes les réponses qui suivent sont de lui, je le jure. Les questions sont les miennes, je le jure aussi.

* * * * *

Accepteriez-vous de répondre à quelques questions au sujet de François Legault et de la CAQ ? Il n’y a qu’une seule chose que nous aimions à voir partager avec nous, quoiqu’elle nous soit bien chère, c’est notre opinion.

Je vais prendre ça pour un oui. Alors je commence. Beaucoup de gens, surtout à Québec, estiment que le chef de la CAQ a rompu sa parole au sujet du troisième lien. Ne trouvez-vous pas cela choquant ? La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée.

Peut-être, mais on a quand même l’impression qu’il ne croit plus, aujourd’hui, en ce qu’il affirmait vouloir faire « coûte que coûte » avant les élections. Je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis. Je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur.

Justement, n’y a-t-il pas un danger, en démocratie, de perdre sa crédibilité ? On ne croit qu’en ceux qui croient en eux.

M. Legault affirme maintenant que ce serait trop cher. C’est une bonne raison ? Qui n’a pas les moyens de ses ambitions a tous les soucis.

Donc, a-t-on raison de reprocher à la CAQ d’avoir renié ses convictions ? En politique, il n’y a pas de convictions, il n’y a que des circonstances.

Certains pensent que M. Legault devrait s’excuser, une bonne idée ? Ne dites jamais de mal de vous, vos amis en diront toujours assez.

Je vois. Mais avec cette affaire, la CAQ a subi une forte chute dans les intentions de vote. C’est normal ? Il y a une chose plus terrible que la calomnie, c’est la vérité.

Bien dit. Puis il y a le cas d’Éric Caire. Il avait promis de démissionner si le troisième lien ne se réalisait pas. Il s’y refuse maintenant. Je vous sais cynique, mais y a-t-il des limites à ne pas franchir ? Le mensonge est une si excellente chose qu’il ne faut pas en abuser.

Vous êtes sévère ! Ce que Caire a fait est-il si grave ? C’est pire qu’un crime, c’est une faute !

Pourtant, François Legault le soutient. Un ministère qu’on soutient est un ministère qui tombe.

À voir. Mais sur le fond des choses, pensez-vous que la promesse du troisième lien était bonne, d’autant qu’elle était appuyée par beaucoup de radios de Québec ? Gouverner les êtres humains, c’est connaître leurs vrais besoins, et non pas obéir à leurs caprices déréglés.

C’est quand même étrange que tant de gens aient été convaincus que le projet allait se réaliser alors qu’aucune étude ne le justifiait, non ? En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai.

D’accord. Certains trouvent que, dans ses répliques, M. Legault en devient mesquin avec ses adversaires. C’est un problème ? Quel dommage, Messieurs, qu’un si grand homme soit si mal élevé.

Peut-être. Mais depuis peu, M. Legault est très dur envers le Parti québécois et son chef, qui n’ont pourtant qu’un minuscule caucus de trois députés. De quoi a-t-il peur ? Rien de grand n’a de grands commencements, ni les chênes, ni les fleuves, ni les royaumes, ni les hommes de génie.

Pas faux. Changeons de sujet. Avant les élections, M. Legault disait que, sans l’obtention des pouvoirs fédéraux en immigration, l’avenir de la nation québécoise était en jeu et qu’on risquait la « louisianisation ». Il n’utilise plus du tout ces arguments. Qu’en pensez-vous ? Il faut se garder des premiers mouvements, parce qu’ils sont presque toujours honnêtes.

Mais pourquoi, selon vous, ne dit-il pas la même chose avant et après les élections ? Agiter le peuple avant de s’en servir, sage maxime.

Mais désormais, on ne sait plus trop comment décoder sa volonté. Veut-il, oui ou non, obtenir tous les pouvoirs en immigration ? Pouvez-vous nous indiquer une méthode pour comprendre le fond de sa pensée ? Il n’y a qu’une façon de dire oui, c’est « oui ». Toutes les autres veulent dire non.

Très juste. Selon vous, le premier ministre devrait-il être beaucoup plus transparent ? Si les gens savaient par quels petits hommes ils sont gouvernés, ils se révolteraient vite.

Donc, plutôt non. Par ailleurs, c’est bizarre : alors que la CAQ tient un congrès, on ne souffle pas mot de son cofondateur Charles Sirois. Vous avez de ses nouvelles ? Il croit qu’il devient sourd parce qu’il n’entend plus parler de lui.

C’est dur. Mais vous avez beaucoup d’esprit, il faut l’avouer. L’esprit sert à tout, mais il ne mène à rien.

Si vous le dites. Que pensez-vous de ceux qui diront non lors du vote de confiance envers M. Legault ? Les mécontents, ce sont des pauvres qui réfléchissent.

Pensez-vous qu’en secret, des députés insatisfaits, voire des ministres, pourraient voter non ? Le meilleur moyen de renverser un gouvernement, c’est d’en faire partie.

Certes. Si M. Legault se retirait avant la fin de son mandat, qui croyez-vous aurait le plus de chances de lui succéder, Bernard Drainville ou Geneviève Guilbault ? Là où tant d’hommes ont échoué, une femme peut réussir.

Permettez-moi de vous demander ceci, en terminant : avec tous les tracas inhérents à la vie politique, est-ce vraiment la peine de s’y engager ? Être du monde, quel ennui ! Mais ne pas en être, quel drame !

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

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