Le Montréal rêvé de Denis Coderre II

J’ai lu pour vous l’ouvrage que Denis Coderre a récemment lancé, Retrouver Montréal. Un avertissement, pour les intéressés. Il ne s’agit pas d’un récit du premier mandat du maire (ce qui serait fort intéressant) ni d’une portion de son autobiographie (ce que je brûle de lire). Non, sauf pour quelques brefs passages mémoriels, le texte, sérieux et touffu, constitue un tour d’horizon des questions métropolitaines contemporaines.

Une fois exclues les particularités montréalaises, on pourrait trouver une prose semblable sur Toronto, Denver, Berlin ou Paris, dont la maire, Anne Hidalgo, signe une préface fort laudative pour son ami Denis. (Hidalgo vient d’être réélue à la tête de Paris pour un mandat de six ans, donc jusqu’en 2026, mais elle peut choisir d’être candidate à la présidentielle de l’an prochain. Ce qui signifie qu’en cas de réélection de Valérie Plante, les prochains sommets Montréal-Paris se tiendront sous le signe du malaise.)

Le livre est signé Coderre mais écrit avec l’appui d’un comité de rédaction, ce qui se sent. On est à l’intersection du programme politique et de l’analyse de politiques publiques. Ce n’est pas inintéressant mais ça ne se lit pas comme un roman.

Pour simplifier, posons-nous la question de ce que serait Montréal à la fin d’un nouveau mandat Coderre si ce dernier réussissait son retour aux élections de novembre prochain et voyait ses vœux se réaliser.

Deux lignes roses !

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Le plus surprenant se produirait au chapitre des transports en commun. Lui qui disait il y a quatre ans que Projet Montréal était au « Festival de l’humour » pour proposer sa ligne rose, doit souhaiter désormais obtenir un doctorat de l’école de l’humour car cette fois, il double la mise. Il propose deux nouvelles lignes de métro, un sur un axe proche de la ligne rose, l’autre sur un axe qui longe l’avenue du Parc. Il fait ces propositions en plus du projet du REM de l’Est, dont paradoxalement l’existence vers le Nord-Est de la ville a poussé Mme Plante à abandonner son projet de ligne rose. Bref, Denis devient plus rose que la mairesse en cette matière.

Je ne m’en plains pas. On peut démontrer que la densité à ces endroits justifie l’ajout de stations de métro supplémentaires, que le candidat Coderre propose à moitié sous terre pour la portion allant jusqu’à Jean-Talon à peu près, puis sur terre pour la suite, ce qui a toujours fait partie des propositions raisonnables. Il fait miroiter pour financer le tout des Obligations du métro, sur le modèle de financement du nouveau super métro du grand Paris. Intéressant.

Pour le REM, le candidat, qui fut un grand fan du REM première mouture malgré ses graves défauts, a pour position principale de faire en sorte que le REM de l’Est se réalise, changements ou pas. Mais sur la carte qu’il trace de son réseau de transports en commun lourds rêvé pour 2040 (ce qui serait à la fin de son 6e mandat, ce qui n’empêche pas de planifier) il redessine le tracé du REM de l’Est pour le faire passer dans le Vieux-Montréal et la Cité du Havre, puis se prolonger à l’ouest jusqu’à Lachine. En entrevue, il précise que cette portion pourrait utiliser les rails existants du Vieux-Port (dont il propose la nationalisation) ou pourrait être sise en sous-terrain ce qui, là, contournerait les problèmes d’ingénierie que la caisse estime insolubles sur René-Lévesque. Mon verdict : c’est une superbe idée qui mérite qu’on l’étudie sérieusement.

Voyez l’axe Parc (en jaune) et l’intéressant tracé du REM de l’Est qui passe par le Vieux Port. Cliquer pour agrandir.

Pour ces seules propositions en transport collectif (et sous réserve de voir ce que Projet Montréal offrira) Denis se positionnne comme le candidat qui propose la plus grande extension du transport en commun, un renversement de perspective par rapport à sa précédente incarnation.

Coderre électrique, etc.

De page en page, on retrouve évidemment le Denis Coderre de l’électrification des transports mais il n’évoque nulle part la possibilité de ramener la Formule E à Montréal. Sage décision. Il promet davantage de verdissement et fait, oui, la promotion des pistes cyclables.

La question est : lesquelles ? En entrevue, il a déclaré qu’une fois élu il allait réévaluer le Réseau express Vélo installé par Mme Plante et n’a pas rejeté l’idée de démanteler la piste cyclable sur Saint-Denis.

Mon avis ? Il va laisser planer cette menace pendant la campagne pour attirer vers lui tous ceux pour qui cette initiative de Projet Montréal est un casus belli avec la mairesse. S’il est élu, il demandera un rapport qui lui dira que ce réseau était une bonne idée mal exécutée et que, maintenant qu’il existe, il serait contreproductif de le démanteler. En termes de travaux, dira ce rapport, le remède du démantèlement serait, pour les commerçants, pire que le mal. Le REV est donc là pour rester. Il est dommage que le cycliste Coderre affirme ne pas l’avoir utilisé. Moi, oui, et c’est une énorme acquisition pour la ville.

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Un maire Coderre voudrait augmenter la densité au centre-ville en permettant de bâtir des immeubles au-delà de la limite supérieure de la croix du Mont-Royal. On ne comprend pas très bien son raisonnement. S’il souhaite avoir davantage de résidents au centre-ville, il peut permettre du résidentiel plus en hauteur mais sans rivaliser avec les gratte-ciels existants. Et comme les tours à bureaux actuels vont souffrir d’un taux d’inoccupation conséquent pour plusieurs années, on ne voit pas très bien qui voudrait en construire de plus élevés.

Sa position est évidemment de la musique aux oreilles pour les promoteurs immobiliers qui adorent également le couplet sur la remise en cause des politiques de Valérie Plante les obligeant à offrir une portion de logements sociaux et abordables dans leurs projets résidentiels. Gageons que Projet Montréal fera beaucoup pour peindre Denis Coderre comme « le candidat des promoteurs immobiliers ».

De l’appétit pour des pouvoirs

Le candidat Coderre se montre ambitieux lorsqu’il souhaite que l’administration municipale avale la fonction de gestion du patrimoine immobilier scolaire. Montréal serait dans cette hypothèse chargée de la construction et de la rénovation des écoles primaires et secondaires et pourrait mieux intégrer les futures écoles dans la planification urbaine et ainsi mieux partager les équipements entre ses fins éducatives et civiques. Ce n’est pas une idée folle, elle est appliquée dans plusieurs autres pays. Maintenant que les élus scolaires sont disparus de la carte, ce transfert devient plus facile à envisager qu’auparavant. Montréal hériterait évidemment en ce cas d’un parc lourdement dégradé. Cette cession devrait donc s’accompagner d’un financement de Québec équivalent à sa mise à niveau.

Mais si la ville pouvait faire la démonstration que son contrôle des écoles se traduirait par une accélération conséquente des travaux, le gouvernement Legault pourrait être intéressé à lui larguer cette patate chaude.

Denis Coderre fait preuve d’encore plus d’appétit en affirmant vouloir obtenir un jour la totalité de la gestion scolaire sur son territoire. Il est vrai que Paris et New York sont responsables de leurs écoles primaires et secondaires, y compris de leur personnel enseignant et d’une partie des décisions pédagogiques. Mais on entre ici sur le terrain de la cohésion nationale du Québec qui dépasse les simples questions administratives et dans ce cas, comme dans ceux de l’immigration et de la langue, le contrôle des programmes d’éducation par l’Assemblée nationale s’impose.

Le vrai problème de l’étalement

Denis Coderre a parfaitement raison cependant lorsqu’il reprend son chapeau d’ex-président de la Communauté urbaine de Montréal et évoque le problème de l’étalement urbain. La pandémie, en poussant des montréalais de plus en plus loin en périphérie, a exacerbé un problème réel. Alors que les 28 municipalités de la CUM se sont disciplinées pour se densifier et pour préserver ce qui leur reste de terres agricoles, le débordement de la population dans les villes qui sont de l’autre côté du périmètre provoque des dézonages honteux.

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Statistiquement, les villes de la CUM ont été choisies par un calcul simple : elles en font partie car une majorité de leurs navetteurs (ceux qui vont travailler hors de leur ville d’origine) se déplacent vers les autres villes de la CUM. C’est le critère. Mais depuis que le tracé a été fixé, d’autres villes satisfont ce critère. Coderre se désole qu’elles ne soient pas automatiquement intégrées dans la CUM, après chaque recensement, ce qui les doterait des mêmes droits et des mêmes responsabilités que les autres. Cette mesure provoquerait automatiquement un frein à l’étalement et au dézonage.

Elle est cependant politiquement très difficile à réaliser pour le parti qui représente ces couronnes – en ce moment la CAQ – car les citoyens de ces villes refusent, entre autres, de payer la taxe supplémentaire sur l’essence imposée aux citoyens de la CUM. Si la solution Coderre est politiquement inapplicable, une autre formule doit être trouvée pour cette troisième couronne qui, sinon, agit en contradiction avec les objectifs nationaux de réduction de l’étalement et du dézonage. Encore faudrait-il que la CAQ veuille sérieusement agir en ce sens.

Le candidat parle aussi d’itinérance, de pauvreté, de logement social, de culture, en des termes pas très différents de ceux utilisés par le parti au pouvoir. Beaucoup de tarte aux pommes et d’objectifs consensuels. Lorsqu’on lit cependant tout cela avec, à portée de main, une calculatrice, on se demande d’où viendront les sous pour financer cette belle générosité.

On sait que le prochain maire – ou la prochaine mairesse – fera immédiatement face à une impasse d’environ un demi-milliard. Denis ressort les vieilles demandes municipales d’accès à un point de TVQ et de réforme de la fiscalité. Cet argent viendrait de quelque part : de Québec. Ayant suivi la pensée de François Legault sur cette question depuis quelques années, je le juge réfractaire à tout nouvel arrangement qui ne serait pas à coût nul pour l’État québécois.

Bref, Retrouver Montréal est un travail sérieux et on y trouve à la fois du réchauffé et du nouveau. C’est normal.

Tout cela dit je doute fort que la question de l’urne porte sur l’une ou l’autre de ces propositions.

En moyenne les Montréalais, conscients que certains problèmes sont quasi insolubles (les travaux permanents) et convaincus que ni l’ex-maire, ni la mairesse ne sont parfaits mais qu’ils ont, tous deux, les compétences requises pour gérer la ville, vont choisir une personnalité, un tempérament. Dans les mois qui viennent, les enjeux qui compteront feront ressortir chez ces deux candidats, ou des candidats surprises, les qualités humaines que des citoyens, post-pandémie, souhaitent avoir à la mairie pour quatre ans.

Je ne m’en plains pas.


Disponibles en version imprimée, numérique et, pour 1-2 et 3, AudioLivre.

5 réflexions sur « Le Montréal rêvé de Denis Coderre II »

  1. M. Lisée, je partage totalement votre impression et votre verdict du projet de M. Coderre concernant le fait de revoir le plan du REM vers l’EST en le faisant passé entre autre par le Vieux-Montréal, comprenant aussi une partie sous-terraine et une autre sur la rue.
    Presque tous les analystes et spécialiste de divers domaine ont dénoncé sinon désapprouvé le plan actuel qui se ferait dans le modèle autoroute métropolitaine.
    Il semble étonnant que le Gouvernement ne se position clairement contre se tracé et cette vision des années 60.
    Rappelons que les gestionnaires de la caisse sont rémunéré grassement à la hauteur de leurs compétences, mais surtout ils bénéficient de très généreux bonis liés à la performance économique de leurs  »idées ou projets. Dans le cas du REM ils visent un rendement $$$ alors que nous sommes tous impliqués dans ce projet gigantesque ayant un impact tout aussi important pour le développement et le bien-être futur de tous les Québécois.

  2. Pas besoin de tours pour densifier un quartier. Le quartier le plus dense au Canada est le Plateau-Mont-Royal, et j’y vois très peu de tours… On pourrait certes amener plus de gens au centre-ville (et avec l’essor du télétravail, des espaces se libéreront peut-être), mais ce sont les quartiers semi-périphériques (comme le Nouveau-Rosemont) qui pourrait gagner en densité.

    Je trouve dommage que la carte de métro/REM ait une si faible résolution. De manière amusante, rappelons que l’axe de l’avenue du Parc était celui de la première proposition pour un métro montréalais, en 1910…

    Je laisse à vos lecteurs et à vous même trois articles portant sur le métro: le passé, le futur prévu dans le passé et le futur… Amusez-vous:

    https://proposcongrusetincongrus.blogspot.com/2016/12/neuf-projets-pour-un-metro-montrealais.html

    https://proposcongrusetincongrus.blogspot.com/2015/12/vers-le-metro-de-montreal.html

    https://proposcongrusetincongrus.blogspot.com/2016/06/lavenir-du-metro.html

  3. Personnellement j’ai une peur bleue du baseball et des centaines de millions de $ que la ville devra verser pour financer le stade. Comment imaginer qu’on peut être rentable en vendant des billets en $CDN en en payant de dizaines de millions en salaires en $US. C’est un trou dans fond.

  4. Bonjour, je suis un peu surpris qu’il ne mentionne pas ses intentions pour le retour du baseball. Pourquoi? Je soupçonne qu’il y’a la horde des gens d’affaires millionnaires derrière lui. Stephen Bronfman, Pierre Boivin, Eric Boyko, Mitch Garber et Bertrand Cesvet ont-ils encore rédiger une lettre d’appui pour soutenir Denis Coderre. Bonne question, mais moi je suis qu’un gérant d’estrade. Naturellement je ne suis pas un fan de baseball.

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