Les déconvenues d’un antiraciste

En appui à nos 20 mesures contre le racisme et la discrimination, avec Maka Kotto et des représentants de communautés noire, nord-africaine et hispanique.

J’ai entendu ce jeudi à l’émission Tout un matin de Radio-Canada la chroniqueuse du Devoir, Émilie Nicolas, fondatrice d’un Québec inclusif, me prendre à partie. Elle a décrété que sur les questions de racisme, je ne faisais « pas partie de la solution », puisque je m’étais opposé à la tenue d’une consultation nationale sur le racisme systémique. J’estimais en effet que cette consultation allait être instrumentalisée par les libéraux et leurs alliés pour en faire une croisade anti-laïcité et serait contre-productive. Je proposais à la place l’application immédiate de nombreuses mesures antiracistes. Le hasard faisant bien les choses, c’était le sujet de ma balado de la semaine. Voici le texte, dont Le Devoir a publié une version plus courte ce samedi..

Il est certain que la tâche de rédaction de discours de premiers ministres est parfois ardue, contraignante, répétitive. Mais lorsqu’on est à la fois conseiller et rédacteur, cela vous donne un réel avantage. Celui d’insérer, au détour d’une phrase ou d’un développement, une proposition que vous aviez évoquée lors de discussions antérieures, mais qui n’avait été ni complètement reçue ni complètement rejetée.

En 1999, j’étais très choqué de l’absolue sous-représentation des minorités visibles parmi les employés de l’État. Pour les seules minorités visibles, dont les noirs et les nord-africains, leur nombre devrait atteindre 10% des salariés pour refléter la réalité sociale. En 1999 il n’y en avait même pas, si je me souviens bien, 2%.

Depuis l’arrivée au pouvoir du PQ en 1994, avec un climat économique maussade et la recherche du déficit zéro, l’État avait très peu embauché. Mais en 1999, on ouvrait enfin les vannes et il me semblait que le moment était venu.

Dans un des discours préparé pour le premier ministre Lucien Bouchard, j’ai décidé de frapper un grand coup. D’habitude, on se contente de fixer des objectifs, plus ou moins lointains, pour combler ce type de retard. Mais j’ai toujours détesté ces propositions en eau de vaisselle. Je cherche du concret.

J’ai donc inséré dans le texte du premier ministre que le Québec allait consacrer 25% de toutes les nouvelles embauches à des membres des minorités. À ce rythme, on devrait atteindre la cible en quelques années seulement. J’attendais la réaction.

Lorsque M. Bouchard a vu la proposition, il était enthousiaste. Pourquoi pas 50% m’a-t-il demandé ? Je sais qu’il y a une réelle difficulté de recrutement, surtout en région et à Québec, de membres des minorités, concentrés à Montréal. Un nouvel employé sur quatre serait déjà une tâche herculéenne. J’ai suggéré de commencer par 25% puis de voir si on pouvait pousser la machine davantage un an ou deux plus tard.

Le ministre responsable de ces questions, Robert Perreault, était aux anges. Il n’avait pas osé en demander autant. Il a préparé, pour adoption dès l’année suivante, une loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans la fonction publique.

J’ai quitté mes fonctions au gouvernement à l’automne 1999 avec le sentiment d’avoir posé un bon geste. Dans les années suivantes, comme citoyen, j’étais un peu curieux de constater que, sous le gouvernement Charest, les chiffres bougeaient assez peu. C’était ma première déconvenue.

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Personne n’est imputable. Comment y remédier ?

Devenu député et ministre à l’automne 2012, notamment responsable de Montréal, j’ai été estomaqué de constater que notre engagement pris 13 ans plus tôt n’avait aucunement été respecté. La proportion de membres des minorités publiques n’était que de 2,9%, une progression insignifiante sur la période. En comparaison, lorsque le gouvernement a décidé que les conseils d’administration des organismes d’État devraient compter autant de femmes que d’hommes, l’objectif fut atteint en moins de cinq ans. Pourquoi ? Parce que le conseil des ministres fait un suivi hebdomadaire de cette progression, au moment de décider des nominations.

Que s’était-il passé, en 13 ans, pour que le vœu formulé en 1999 ait donné si peu de résultats? Les rapports publiés tous les trois ans par la Commission des droits de la personne sur le sujet donnent la réponse :

Je cite : « il n’y a aucune disposition précise dans la Loi reliée à l’imputabilité des organismes publics, l’engagement de la haute direction ou de leurs dirigeants et l’atteinte des résultats du programme ». Bref, la loi n’a pas de dents. Il n’y a aucune obligation de résultat.

Il fallait y remédier. Avec la ministre de l’Immigration Diane de Courcy, j’allais insérer cette proposition dans notre offre électorale de 2014 : faire de l’atteinte des cibles d’embauche de minorités une obligation, en en rendant imputable les directions des ressources humaines et les responsables de ministères et d’organismes. C’était le principe. J’avais une petite idée de la manière de procéder : lier les primes existantes de rendement et l’avancement de ces cadres à l’atteinte de cibles précises. Il n’y a rien de plus motivant.

Comme ministre des Relations internationales, je disposais d’un autre levier pour améliorer la condition d’une partie des minorités visibles. Nous venions de terminer de négocier plus de 70 ententes de reconnaissance de compétences professionnelles avec la France. Cela avait un impact rétroactif sur les Français installés chez nous. Grâce à une des ententes, plusieurs centaines d’infirmières françaises implantées au Québec obtiendraient un relèvement de leur statut, donc de leur salaire.

Or le groupe de Québécois issus de l’immigration où l’on trouve le plus de diplômés se trouve chez les Nord-africains. Négocier avec la Tunisie, l’Algérie et le Maroc des ententes de reconnaissance de diplômes ou de compétences aurait donc des impacts concrets positifs et rétroactifs sur des milliers de ces Québécois d’adoption. Début 2014, nous avons donc contacté ces trois pays pour ouvrir la démarche.

Malheureusement nous avons perdu l’élection de septembre 2014 et avons constaté que le gouvernement libéral de Philippe Couillard n’avait aucun intérêt pour nos propositions et ne faisait aucun suivi de nos contacts avec l’Afrique du Nord. C’était ma deuxième déconvenue.

Je ne veux pas noircir le tableau.  Certaines actions ont eu des impacts réels. Lorsque des milliers de réfugiés du séisme haïtien étaient menacés de déportation par Ottawa, nous avons réussi à prolonger leur séjour et à leur offrir des certificats de sélection. J’ai été très touché par l’expression de la reconnaissance de la communauté haïtienne à mon endroit, notamment pour avoir joué un rôle dans la réalisation de la Maison d’Haïti dans le quartier Saint-Michel.


La bande annonce d’une récente balado:

Il voulait être le Premier ministre de l’économie. Il est le Premier ministre de la pandémie. Ce qui complique ses chances d’être réélu en 2022. Ma balado de la semaine.

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Un moment de solidarité qu’il fallait saisir

J’ai évidemment réintroduit mes propositions antiracisme, et de nouvelles, dans le programme de ma campagne au leadership. Devenu chef en octobre 2016, nous étions en train de les intégrer dans le programme du parti lorsqu’est survenue, en février 2017, l’attentat à la mosquée de Québec.

Il nous a semblé qu’il fallait saisir l’occasion de l’énorme solidarité entourant cet attentat pour faire progresser le Québec sur la voie d’une plus grande égalité raciale.

Comme d’habitude, je ne voulais pas m’en tenir à des déclarations de principe mais proposer des mesures concrètes, qui allaient avoir un impact réel et mesurable sur la condition de vie des minorités visibles au Québec.

En rassemblant les propositions des uns et des autres et en consultant des experts des communautés, nous avons publié dès mars 2017 – 20 propositions qui avaient pour objectif de lever les obstacles à l’égalité notamment en emploi, dans le public et le privé, en reconnaissance des diplômes, en logement.

Mon pupitre de chef de l’opposition était à trois mètres de celui du Premier ministre. > répétition, je me suis levé pour lui demander d’adopter certaines de ces mesures. Je les prenais une par une. Pourquoi pas des CV anonymes, adoptées au Royaume Uni et à Ottawa, qui, sans la faire disparaître, réduit la discrimination à l’embauche ? Il était contre.

Pourquoi ne pas faire comme en Ontario et interdire le critère de travail antérieur obligatoire au Canada pour obtenir un emploi ? Cela ne l’intéressait pas.

Pourquoi ne pas relancer les négociations d’équivalence des diplômes avec les pays d’Afrique du Nord ? Il ne savait pas de quoi je parlais.

Nous avons déposé des motions, ils ont voté contre. Nous en avons fait des amendements à un de leur projet de loi. Ils ont refusé. Nous avons déposé à l’automne 2017 notre propre projet de loi regroupant les 20 mesures. Ils ne l’ont évidemment jamais appelé pour débat.

Vous allez peut-être me trouver naïf, mais j’estimais que le Parti libéral, qui se dit le parti des minorités, allait saisir nos propositions pour se les attribuer et les faire siennes. J’ai été sidéré par le peu d’intérêt qu’elles suscitaient chez eux.

Comment tétaniser les racistes ?

Je n’ai pas encore évoqué une autre proposition qui nous a donné du fil à retordre. Comment changer le comportement de patrons racistes qui refusent d’embaucher des membres de minorités visibles ou de propriétaires racistes qui ne veulent pas louer à des noirs ?

Je sortais de l’étude du nouveau projet de loi de lutte au tabagisme. Et j’avais vu ce que constitue un mécanisme efficace de dissuasion. Le ministère de la santé embauche chaque année des jeunes de 16 et 17 ans et les envoie acheter des cigarettes dans les dépanneurs. Il est évidemment illégal de leur en vendre. Les amendes imposées aux dépanneurs pris en flagrant délit de vente aux mineurs sont salées – minimum 2500 $ pour une première infraction. De 5000 à 250 000 $ pour les récidivistes. Croyez-moi, ils sont tétanisés par ce risque.

Émilie Nicolas, fondatrice d’un Québec inclusif. À mon sujet, elle a déclaré que je ne fais « pas partie de la solution » dans la lutte contre le racisme. À mon humble avis, voilà un jugement assez peu inclusif.

Pourquoi ne pas tétaniser les employeurs et les propriétaires racistes ? J’ai donc mis dans les 20 propositions l’idée d’avoir des inspecteurs issus des minorités visibles qui iraient « tester » les pratiques d’employeurs et de propriétaires. La méthode est simple : on envoie à quelques heures d’intervalle un noir et un blanc du même âge, avec le même revenu et le même CV, habillés de façon semblable, et on prend note des réactions. À la clé : d’abord un avertissement, ensuite une amende, qui devient plus salée lorsque récidive.

Si vous saviez le ressac que la proposition a suscitée ! J’ai participé à une ligne ouverte sur une radio de Québec. Tous les participants étaient contre, sauf un. J’ai reçu des courriels outrés. Sur les réseaux sociaux, les internautes habituels de la CAQ ont dénoncé la proposition, espérant sans doute qu’elle allait nous nuire électoralement. Nous n’avons pas reculé, mais disons que cela s’est ajouté à ma liste de déconvenues.

Je note que le chef par interim du PQ, Pascal Bérubé, a encore tenté de faire inscrire certaines de ces mesures dans un des projets de loi du ministre Jolin-Barette, sans succès.

Encore une fois, je ne veux pas noircir le tableau. Au sein du Parti québécois, j’avais réussi à augmenter considérablement le nombre de délégués des minorités lors du Congrès de 2017 et avais atteint mon objectif d’avoir, au sein des employés de mon cabinet, une représentation équitable (plus que 10%). Je m’étais adjoint une conseillère spéciale sur ces questions, l’infatigable Evelyne Abitbol. Et les militants n’avaient rejeté l’idée de quota de minorités dans les instances qu’à la demande pressante d’une de nos étoiles montantes, d’origine haïtienne.Toutes nos autres propositions contre la discrimination et le racisme ont suscité une grande adhésion.

Ces jours-ci on entend le premier ministre François Legault et la chef du Parti libéral Dominique Anglade, parler en termes très généraux de la nécessité de faire davantage contre le racisme et la discrimination.

Les journalistes demandent des précisions. Quoi, par exemple ? Ils n’en ont pas la moindre idée. Ou plutôt oui. Poussée dans ses retranchements par Paul Arcand à la radio, Mme Anglade a dit : « il y a peut-être quelque chose à faire avec les CV. »

Vous me direz : « Mieux vaut tard que jamais ! » Certes. Mais je me demande bien où elle a pu entendre ça !


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5 réflexions sur « Les déconvenues d’un antiraciste »

  1. Faire une consultation sur le racisme systémique en 2020 , serait un aveux de culpabilité ,dans les années 70 a 80 je suis persuadé qu »il y en est eu , mais depuis quelques décennies au niveau des gouvernements municipaux et gouvernementaux je ne le crois pas ,reste a voit dans le privé et le contrôle est relativement facile a faire . .

  2. Bonjour Monsieur Lisée,
    Si on vous proposait présentement, dans le contexte que l’on connait, une consultation nationale sur le racisme systémique, vous positionneriez-vous pour ou contre?

  3. [ Second essai, révisé, monsieur Lisée… ]

    ………………………….

    Le fanatisme idéologique d’Émilie Nicolas

    Le fanatisme idéologique d’Émilie Nicolas (ou la malhonnêteté intellectuelle, diront les plus indulgents; quoique cette dernière « qualité », il est vrai, constituât une condition sine qua non à l’expression de la première) discrédite puissamment et Radio-Canada et le journal Le Devoir. Entre autres médias.

    Lesquels accordent à cette personne une visibilité et une crédibilité qui dépassent largement, pour ne pas dire extraordinairement, les compétences réelles de celle-ci.

    (On pourrait en dire autant du « Webster » de… Limoilou. Ce bachelier qui se prend pour un dictionnaire ! Anglais, bien entendu. Mais je ne désire pas m’éloigner outre-mesure du « sujet » spécifique de ces lignes)

    Plus je lis ou j’entends Émilie Nicolas, moi qui tiens le racisme pour un sommet suprême de la bêtise, moins j’éprouve de la difficulté, hélas, à comprendre, objectivement, les gens qui auraient un penchant pour cette forme de d’errance mentale…

    Et c’est franchement affolant.
    Oui. Affolant.

    Le racisme anti-québécois d’Émilie Nicolas (je soupèse mes mots scrupuleusement ici), clair comme blanche peau, trace en tout cas admirablement la voie en ce sens. Ce semble même constituer son objectif ultime : faire naître réellement, comme en ressac, ce racisme qu’elle appelle de ses voeux en l’inventant – ou le fabulant – de toute pièce (ou si peu s’en faut) !

    Cette femme, pour reprendre sa propre formule à l’endroit de JFL, ne fait « visiblement » pas partie de la solution du problème qu’elle soulève constamment (mais toujours par le truchement d’argumentaires qui rappellent moins une personne instruite et réfléchie qu’une adolescente cherchant désespérément une cause pour se mettre en valeur… auprès des adultes). Émilie Nicolas semble, au contraire, chercher, tel un Donald Trump en jupon, à déverser gaz de schiste à la citerne sur une difficulté sociale qu’elle espère – ardemment, à l’évidence – voir se métamorphoser en brasier. Et ce, au sein d’une société aussi obstinément pacifique – et ouverte – que la société québécoise. Je ne dis pas : parfaite…

    Je ne veux pas me montrer méchante, ou mesquine, voire injuste, mais un tel comportement m’apparaît participer infiniment moins de la « connaissance », de la « réflexion » et de l' »analyse » que de la pathologie au plan psychologique. Style Néron. Ou Caligula. Par exemple. Par le versant narcissique à tout le moins (je ne veux pas, quitte à faire preuve de naïveté, lui prêter une volonté expresse de violence sociale).

    On connaît d’ores et déjà, et depuis longtemps, le très canadiAn biais de Radio-Canada (même la très professionnelle Anne-Marie Dussault n’y échappe pas. Par abstentions de toutes natures, essentiellement. C’est plus subtil…). Mais je ne me console pas de constater combien Le Devoir ne rechigne plus du tout, désormais, à emprunter (autres Francine Pelletier aidant) les mêmes ornières de la presbytie tout à la fois idéologique et intellectuelle.

    C’est ainsi, au final, que Brian Myles, l’actuel directeur de ce quotidien, aura réussi, en quelques courtes années à peine, l’exploit de brader plus d’un siècle d’excellence.

    Et ça, c’est une véritable tragédie nationale.

    Cela étant, monsieur Lisée, et je terminerai là-dessus, je ne partage pas votre opinion en tous points dans ce texte de votre cru. Mais comme nous ne sommes ni vous ni moi, sauf erreur, de zélés illuminés, ni idéologiquement aveugles, je suis convaincue que nous trouverions un terrain d’entente concernant, disons, vos propositions. Qui, si elles sont parfois discutables demeurent, en revanche, je crois, toujours exprimées de bonne foi.

    État d’esprit opiniâtrement absent, hélas, chez la belle Émilie. D’où l’impossibilité de quelque conversation intelligente que ce soit avec cette demoiselle. Convaincue hors de tout doute (d’essence le fanatisme ne connaît pas le doute) – c’est la conclusion que pour ma part je tire de son parcours entier des dernières années, notamment par le détour de son long séjour à l’Université de Toronto – que la lumière ne se transmet par nulle autre voie que la cécité…

    C’est rude et sans complaisance, certes. Mais c’est cela.

    MC

    – Autre suggestion de lecture (pertinente) sur pareil sujet : https://vigile.quebec/articles/la-thematique-du-racisme-a-la-societe-radio-canada

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