Guy Rocher ose utiliser le « M word »: MAJORITÉ (texte)

On pensait que tout avait été dit, dans le débat sur les signes religieux. Mais voilà que se présente à la barre l’aîné des intellectuels québécois. Du haut de ses 95 ans, Guy Rocher vire le débat à l’envers, utilise une toute autre grille, prononce des mots tabou. Il ose.


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L’inégalité de la visibilité religieuse pose problème

On avait beaucoup entendu les critiques de l’interdiction des signes se plaindre de l’inégalité de traitement. Le signes catholiques, disaient-ils, ne sont pas  »ostentatoires ». On ne voit plus guère que des petites croix discrètes autour des cous. Donc en proscrivant les signes, c’est l’Islam qu’on vise, avec son voile visible. Cette volonté est donc discriminatoire, car elle a plus d’impact sur les religions « visibles ».

Guy Rocher prend l’exact contre-pied de l’argument.

Il indique justement que  »les religions ne sont pas égales entre elles. Certaines ont plus de pouvoir politique que d’autres, certaines sont financièrement plus riches que d’autres, certaines ont plus d’exigences que d’autres à l’endroit de leurs adhérents, et, oui, certaines sont plus « visibles » que d’autres. Ainsi, ajoute-t-il,, le Catholicisme a toujours été plus « visible » que le Protestantisme, de nature plus discret. Aujourd’hui, l’Islam et les Juifs hassidiques sont maintenant plus visibles que les Catholiques, devenus discrets. »

Rocher en tire la conclusion que de permettre le port des signes en éducation ouvrirait la porte à une inégalité de la visibilité des religions dans l’école. Et que donc les religions moins visibles, comme le catholicisme aujourd’hui ou, encore davantage, l’absence de religion, l’athéisme, seraient défavorisés par rapport aux religions visibles, notamment l’Islam.

Dans son témoignage il a déclaré : « si on accepte que des enseignants et des directeurs d’école portent des signes religieux, on offre l’occasion à une religion d’être plus présente que d’autres ». On consacre donc l’inégalité des religions dans l’école, ce qui est l’exact contraire de l’objectif de neutralité religieuse de l’État.

L’intérêt dans cette position est qu’elle ne reproche pas à une religion son choix d’être plus ou moins visible. Les cathos, rappelle Rocher, étaient plus visibles avant,  » avec les soutanes, les cornettes, les crucifix ». Ils le sont moins maintenant. Ils pourraient changer d’avis demain, on ne le sait pas. De même, les musulmanes portaient très peu le voile il y a trente ans. Elles le portent maintenant. Cela pourrait changer à l’avenir. Ces variations appartiennent aux religions.

L’État lui, a un devoir de neutralité. Il est donc un rempart contre ces variations. Il ne doit pas subir la vague de visibilité actuelle de telle ou telle religion. La meilleure façon d’empêcher, à l’école, l’inégalité de l’affichage est de ne pas avoir d’affichage du tout.

Le « M » word: Majorité

L’ensemble du débat fut jusqu’ici axé sur la valeur des droits individuels d’afficher ses convictions. On s’interroge beaucoup sur l’impact du projet de loi sur les minorités religieuses. La mairesse Valérie Plante, qui a eu le mérite d’affirmer qu’elle appliquerait la loi si adoptée, a même parlé de la  »peur » que le projet soulevait en elle pour la cohésion sociale.

Guy Rocher, lui, a osé parler d’une inquiétude complètement inverse. Il a même poussé l’audace jusqu’à parler de  »la majorité », grande absente des débats. Jusqu’à maintenant la majorité était, osons le dire, en déficit de visibilité.

 »Je serais bien inquiet pour l’avenir, a dit Guy Rocher, que ce projet de loi ne soit pas adopté. Je serais inquiet pour les rapports entre la majorité au Québec et les minorités. Et entre les minorités entre elles. » D’autant qu’il prévoit pour les 50 prochaines années une augmentation de la fragmentation religieuse dans le monde et au Québec, pas sa diminution.

Il fait le constat que la majorité des Québécois n’appartiennent pas aux minorités religieuses. Or pour s’assurer que les relations entre la majorité et les minorités religieuses soient « équitables et paisibles » dit-il, il convient d’éviter qu’à l’école, « une religion soit plus favorisée qu’une autre, par sa visibilité, sa présence ou autrement ».

L’interdiction des signes, conclut-il, est la seule façon d’assurer l’égalité de la foi — ou de l’absence de foi — dans l’école.

Guy Rocher a le mérite de poser la question crûment: l’augmentation prévisible dans l’État et en particulier l’école des signes extérieurs de la religion la plus visible — l’Islam — va créer une situation d’inégalité religieuse qui sera source de tensions.

« Si ce principe n’est pas adopté, il n’est plus possible de considérer nos institutions scolaires comme religieusement neutres. Diverses croyances auraient la complète liberté de s’y afficher, voire s’affronter. L’avenir apparaît alors fait d’incertitudes ».

C’est une évidence. Mais il fallait avoir le cran de le dire.

Le principe de précaution

Avec toute la diplomatie dont il est capable, Guy Rocher a mis au tapis l’argument de Gérard Bouchard voulant qu’il n’y avait aucune preuve que les signes religieux dans une classe ait une influence réelle sur les élèves.

D’abord, a dit Rocher qui a enseigné pendant des décennies, « j’ai toujours pensé qu’en tant que professeur, j’ai eu de l’influence ». Ensuite, il a fait état de sa propre expérience, de l’époque où le catholicisme était très visible. « Quand j’étais au collège et que tous les professeurs portaient des soutanes et que parfois je me demandais si Dieu existait ou si l’enfer existait, je pensais à ces hommes qui manifestaient leur foi en Dieu et en enfer par tous les signes qu’ils portaient. »

Il s’est aussi interrogé sur la réaction d’un élève dont les parents sont témoins de Jéhovah ou Mormons qui voit dans son école des enseignants qui affichent leur foi en l’Islam, mais pas en la foi de ses parents. Cela introduit, selon Rocher, « une contradiction grave » face à l’impératif de neutralité de l’État.

À la demande de Gérard Bouchard pour des études scientifiques, Rocher répond par le principe de précaution. Dans l’incertitude, dit-il, s’il y en a encore, il faut protéger l’école, les élèves et les parents.

Un témoignage essentiel

L’intervention de Guy Rocher dans notre grand débat national est inestimable. Comme Gérard Bouchard ou Charles Taylor, il porte avec lui la crédibilité de l’expérience et de la recherche. Contrairement à eux, il met sur la table non seulement une vie d’intellectuel, mais celle d’un acteur central de deux de nos transformations les plus durables, la construction d’un système d’éducation public laïc, puis l’adoption de la Charte de la langue française.

Il a donc côtoyé à la fois les idées et le réel. Transformé notre façon de penser et d’agir.

C’est sans doute ce qui lui donne la lucidité voulue pour remettre debout le débat sur la laïcité. Debout sur le pilier qu’il n’aurait jamais du quitter: celui de l’égalité, condition indispensable à des relations équitables et paisibles entre les minorités religieuses et celle qu’il a savamment réintroduit dans le débat:  la majorité.


 

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En voici un extrait:

 

 



7 réflexions au sujet de « Guy Rocher ose utiliser le « M word »: MAJORITÉ (texte) »

  1. (Suite du commentaire) Pour Guy Rocher la neutralité religieuse serait la conséquence du fait que toutes les religions n’ont pas une influence égale car elles n’ont pas toutes la même visibilité, donc il faut interdire la visibilité des religions. Le principe de neutralité religieuse issu du principe de laïcité dit autre chose: toute forme de spiritualité ( religions ordinaires comme une religion »civile ») ne doit pas influencer les élèves et donc l »absence de signes visibles en est une conséquence. Une égale influence n’est pas la même chose qu’une absence d’influence!

  2. Les institutions publiques, donc financées par tous les contribuables doivent-être laïques et libre de toute influence religieuses quel qu’en soit la nature. Les questions religieuses ne devraient même pas être discutées dans une école et l’interdiction de port de signes religieux fait tout son sens. Ce qui doit-être enseigné dans une école ce sont les responsabilités civiles et le respect des lois.

    Si le port de signes extérieur fait le fondement d’une religion cette religion n’a pas grand chose à offrir. Il me semble qu’une religion doit être porteuse de valeurs bien plus fondamentales que le port de signes extérieurs. Les curés en soutanes n’étaient pas de meilleur chrétiens parce qu’Ils étaient en soutane comme en fait foi tous les cas de pédophilie connus.

  3. Si je comprends bien l’argumentation « imparable » de Guy Rocher il serait donc d’accord avec le port de signes religieux un peu partout, dans une situation où toutes les religions auraient une égale visibilité! La laîcité devient une question de contingence historique et non pas une question de principe.Outre le fait que cette question de l’importance relative de la visibilité des religions n’apparaît nulle part dans les fondements historiques de la laïcité, la phrase : »L’interdiction des signes, conclut-il, est la seule façon d’assurer l’égalité de la foi — ou de l’absence de foi — dans l’école. » me laisse perplexe car elle cautionne tout à fait ceux et celles qui identifient la foi avec des signes religieux. Bref il aurait peut-être été préférable de ne pas « virer le débat à l’envers »et d’en rester au principe de laïcité de l »État ( même si c’est un pléonasme) et au principe de neutralité religieuse ( principe indépendant du port de signes religieux visibles).

    • Depuis Einstein, la relativité est connue en physique. En droit, elle l’est aussi, je dirais depuis la même époque proche et après.

      J’ai lu et j’étudie maintenant sur une théorie de la relativité en droit dans Hans Kelsen : Forme du droit et politique de l’autonomie. Ce livre daté de 2010 a été coordonné par Olivier Jouanjan. Il compte six articles.

      J’y découvre une conception de la démocratie 3.0. Inspirante pour une république plurinationale qui se voudrait d’ici une dizaine d’années, en quête de deux droits de vote pour le Canada, étant donné l’étendue territoriale et la diversité de sa population. J’imagine que des conditions peuvent s’appliquer.

      Je retiens qu’après la monarchie, le droit relève maintenant de représentant.es d’électeur.es élu.es, non mandaté.es, à titre personnel, chapeauté.es par un ordre juridique dont le sommet serait le droit international.

      J’ai découvert ce livre après avoir lu Penser l’État de Philippe Braud, 1997 et 2004 ou j’apprend ce qu’est l’État. Aurais-je dû apprendre au secondaire ou au collégial, avant d’obtenir le droit de vote ? Me semble que j’aurais été un meilleur électeur depuis 57 ans.

  4. Aurions-nous peur que la majorité des Québecois deviennent musulmans par l’influence des signes religieux d’une minorité sur les étudiants ? Historiquement , les nombreux signes religieux affichés par les catholiques n’ont pas empêché la majorité des Québécois de mettre leur religion dans le placard . M. Rocher attribue une importance aux signes religieux qu’ils n’ont pas .

    • Le mot Précaution est le mot clé car,ça veut dire prévenir si le pire arrive ,le pire,c’est l’envahissement par une religion ou une autre.

      C’est comme es limites de vitesse sur les routes,il faut pas réparer les dégâts mais essayer de les prévenir .Exemple:on doit faire une précaution pour prévenir les prochaines inondations qui se produiront à l’avenir.

      Pour moi,Précaution =Sagesse .

  5. je crois que tout a été dit sur la laïcité après Guy Rocher, allons de l avant avec notre projet de la loi 21 , ainsi nous garderons et protégerons nos fondement, notre intégrité québécoise sur une base démocratique.en mettant à l’abri des débats futures qui causent bien des désordres social et parfois des guerres civils dans des pays.L’histoire nous rappelle le bien fondé de ce projet et les allures de ce débat actuel qui démontrent bien la tendance primate de ses opposants. L’avenir nous appartient gardons ce droit.

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