St-Pierre et Heurtel: Lectures libérales

Longtemps, seuls les anciens ministres péquistes répandaient leurs souvenirs et leurs secrets dans des ouvrages rétrospectifs. Plus récemment, des libéraux ont accepté de coucher sur papier leur expérience. C’est heureux, car ces récits forment un des matériau de l’histoire. Je n’aurais pu écrire mon récent bouquin sur Octobre 1970 sans les ouvrages publiés par des ministres de Robert Bourassa: Claude Castonguay, qui vient de nous quitter, Raymond Garneau, qui a livré un des meilleurs ouvrages d’ex-ministres libéraux, Jean-Paul L’allier et William Tetley.

Je suis donc toujours à l’affut. Les libéraux étant moins bavards que les péquistes, chaque porte entrouverte sur leur univers est bonne à prendre. C’est ainsi que j’ai abordé la lecture du récent ouvrage intitulé Ici Christine Saint-Pierre – de l’école de rang au rang de ministre.

Je n’avais pas vraiment connu Mme Saint-Pierre lorsqu’elle était journaliste, j’ai donc été très étonné de la hargne partisane dont elle a souvent fait preuve, lorsque devenue députée et ministre. Chacun est partisan dans le jeu politique, c’est certain. Mais on remarque rapidement ceux qui ne font que le service minimum (Pierre Arcand, au hasard) et ceux qui en rajoutent. Les téléspectateurs se souviendront de la caricature de pourfendeuse de péquisse qu’en a fait Chapleau dans sa série Et Dieu Créa Laflaque. Il exagérait à peine. (Transparence totale: je fus une de ses victimes. Elle s’en est excusée publiquement. Alors passons.) On est donc extrêmement surpris d’apprendre qu’elle a voté OUI au référendum de 1995.

Peut-être trouve-t-on dans les toutes premières pages de cet ouvrage écrit avec clarté et énergie (avec l’aide de Marc Gilbert) la source de cette férocité. St-Pierre était d’une famille notoirement pro-Duplessis du Kamouraska. Le jour de l’élection de l’équipe de Jean Lesage en 1960, les « rouges » du coin déposent devant la maison familiale plusieurs pneus, les arrosent de gazoline et y mettent le feu. J’apprends que c’était là une coutume politique d’antan. On venait souiller le terrain des partisans du parti vaincu. Belle entrée en matière. (Cela venait aussi avec les pertes de contrats de voirie et autres emplois publics.)

Il ne faut attendre du récit de la députée/ministre de Jean Charest et de Philippe Couillard aucun remords et aucune critique. La fait que Charest ait construit la plus grande machine de financement politique illégal de l’histoire moderne n’est pas dans son champ de vision. Le caractère inacceptable des compressions budgétaires de Couillard dans l’éducation et la santé non plus. Il ne faut pas trop en demander.

L’angle mort le plus imposant concerne le printemps érable. Saint-Pierre en donne une version complètement univoque. Mais elle n’est pas seule. Elle a rencontré pour son livre certains des protagonistes, dont Jean Charest, qui offre ce commentaire qui vaut le détour:

À propos des carrés rouges, Jean Charest en est convaincu: « de toute évidence c’était soigneusement planifié, préparé, financé par les syndicats. Le niveau de violence déployé par les anarchistes nous a surpris. Ce groupe-là était délibérément violent et le fait que Gabriel Nadeau-Dubois refuse de dénoncer la violence, pour moi, ça dépassait l’entendement. On cherchait la bonne façon de régler ça, mais ceux qu’on appelait les carrés rouges ne voulaient pas régler. C’était un mouvement qui était fait pour renverser le gouvernement.»

Vous avez bien lu. Selon Charest, le printemps érable était une opération syndicale visant à renverser le gouvernement. Cela fait bien sourire, quand on sait combien la direction de la FTQ de l’époque était copain-copain avec Charest. Soupirs.

La ministre et le français

Mais concentrons-nous sur ce que l’auteure révèle d’intéressant. D’abord, elle témoigne d’un phénomène très particulier lorsque les journalistes deviennent politiciens. Ils sont très peu préparés à subir le traitement qu’ils infligent eux-mêmes dans les mêlées de presse. Saint-Pierre raconte qu’une foi nommée ministre, c’est l’alors conseillère Isabelle Melançon qui joue le rôle des médias et qui la bombarde des pires questions possibles, pour bien la préparer aux assauts à venir. « Ses questions sont tellement vaches que je commence à pleurer comme une Madeleine.» C’est classique, les questions des journalistes sont rarement aussi choquantes que celles des conseillers au moment de la préparation.

Elle apprend aussi qu’il y a une réelle prime à s’installer juste derrière le premier ministre lors d’événements publics, pour que l’électorat voit sa binette à la télé. Mais elle révèle que la championne du positionnement est Lise Thériault. « Pour elle, c’est vital !»

Plus sérieusement, Saint-Pierre nous raconte que, responsable du dossier de la langue et de l’épineuse question des écoles passerelles pour laquelle il fallait amender la loi 101, et mise sur la défensive par le PQ et un Pierre Curzi théâtral, elle imagine une réforme plus large. S’inspirant de la commission Larose de 2001 sur la langue, elle propose de faire désigner aux deux-tiers par l’Assemblée nationale les membres d’une nouvelle «Commission de protection de la langue française», fusionnant l’OQLF et le Conseil supérieur sur la langue, et détenant désormais le statut conféré à la Commission des droits de la personne. Dans la foulée, pourquoi ne pas protéger le statut de la langue française dans le préambule de la Charte des droits et libertés de la personne.

Ces propositions ne permettraient en rien de renverser le déclin de la langue, que le gouvernement refuse de reconnaître, mais introduiraient des gestes positifs et feraient en sorte que le PLQ occupe un peu le terrain.

St-Pierre obtient l’appui de collègue ministres femmes au projet (la moitié du conseil des ministres est féminin et on les appelle les Charest’s Angels) dont Michelle Courchesne et Line Beauchamp. Mais l’appui refroidit à mesure qu’elle poursuit sa tournée auprès des poids lourds du parti. « Pour ces collègues, le parti a déjà avalé une grosse bouchée en acceptant la loi 101. Pour eux, on peut accepter de la défendre, mais pas question d’aller plus loin.» Fin de l’initiative.

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L’ex-journaliste et ministre aussi chargée des communications comprend assez tôt la crise dans laquelle les GAFAM sont en train de plonger les médias et commande à Dominique Payette un rapport qui pourrait poser les bases d’un appui de l’État aux journalistes qui auraient un statut professionnel. Elle mène ce combat sans l’appui de ses collègues ministres, qui estiment que « les journalistes font toujours preuve de mauvaise foi lorsqu’il s’agit de notre gouvernement ». La décision de la Fédération des journalistes de s’opposer à la création d’un statut professionnel de journaliste met fin à son projet, explique-t-elle. On ne peut que constater que des gouvernements subséquents ont trouvé les moyens de soutenir les médias sans passer par ce mécanisme.

Compressions et abandons

Saint-Pierre confirme que, sous Philippe Couillard, le ministère des relations internationales (MRI) a bien failli passer à la moulinette. La rumeur court que dans la recherche de compressions budgétaires, on pense ramener le MRI au rang de Secrétariat, comme ceux des Autochtones et des Affaires intergouvernementales. La honte ! (Je me souviens, j’étais alors au CÉRIUM et un ex-ambassadeur canadien de haut rang était scandalisé que Québec songe ainsi à saper sa réputation internationale). La ministre conclut que l’idée vient de l’alors président du Conseil du Trésor Martin Coiteux qui lui dit dans un souper « À quoi ça sert, un ministère des relations internationales ?» Il se demande, écrit-elle, ce que fait le Québec dans la diplomatie. Cela revient à Ottawa, selon lui. Heureusement, l’idée meurt de sa belle mort.

Les derniers mois de l’ère Couillard sont difficiles à vivre. Saint-Pierre note le nombre de ses collègues qui quittent le navire, un à un. « Les abandons, quand ce ne sont pas des trahisons,» écrit-elle. Le plus beau cas est celui de Robert Poeti. Elle raconte:

« Nous sommes à quelques jours de la fin de la session, réunis en caucus. Robert demande à la présidence d’intervenir, prétextant vouloir présenter une vidéo sur une nouvelle technologie. Quand la présidence lui donne la parole, Philippe Couillard est présent, on tamise les lumières et la vidéo est lancée. Il n’est pas question de technologie, mais du message de Poeti qui nous annonce qu’il ne sera pas candidat, même s’il a déjà été investi dans son comté. Au bout d’une minute, pendant que nous sommes tous tétanisés, un député se lève et crie à Poeti, « Arrète ça, c’t’affaire-là ».» […] Je n’oublierai jamais la tête du chef. Il est devenu pâle, le coup de poignard a pénétré très profondément.»

Pour le reste, l’ouvrage donne à la fois une bonne idée de l’ampleur de la vie ministérielle, de l’importance de la diplomatie culturelle et politique québécoise. Les premiers chapitres sont consacrés à la jeunesse puis à la carrière journalistique de Mme Saint-Pierre, ce qui, sans être exceptionnel, ne manque pas d’intérêt et est assez bien mené.

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Pourquoi, sur la couverture de son bref ouvrage, l’ex-ministre David Heurtel a-t-il les yeux fermés ? Réponse: parce qu’il nous confie n’avoir dormi que six heures par nuit pendant tout le temps où il était aux affaires.

C’est un livre très niché. Il ne répond qu’à une question: de quoi sont faites les Journées de ministre ? Il livre cette marchandise: on travaille, on lit, on s’active, on se pratique à répondre aux questions, on voyage, on négocie, on dort peu. Vous souhaitez savoir quels furent les tenants et aboutissants de l’aspect écologique des décisions du gouvernement Couillard sur Anticosti, Energie Est, McGinnis, le REM ? Circulez, il n’y a rien à lire. Mais le ministre travaille fort, c’est certain, et il n’en est pas encore revenu. Potentiel candidat à la mairie de Montréal, David Heurtel a cependant la bougeotte. Un mandat lui suffirait amplement.

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