Comment l’élection du PQ a forcé Pierre Trudeau à aimer l’Oncle Sam

Les archives parlent ! Des dépêches diplomatiques récemment déclassifiées révèlent que Pierre Trudeau et son ami financier Paul Desmarais discutaient de saboter économiquement le Québec dans les semaines suivant l’élection surprise du Parti québécois en novembre 1976.

Pierre Trudeau l’évoque directement avec l’ambassadeur américain Tom Enders, qui prend des notes. Paul Desmarais en dévoile encore davantage dans sa propre rencontre avec l’ambassadeur, affirmant que « l’idée serait de faire monter le chômage au Québec, de 10% actuellement, à 15 voire 20% d’ici un an ». Ce plan, de toute évidence, n’a pas été mis à exécution.

Il est vrai que, pour au moins un an, il y a eu à Wall Street l’équivalent d’un boycott du Québec. Personne ne souhaitait acheter des obligations du Québec ou d’Hydro-Québec. Il n’y a pas de trace d’un rôle quelconque joué par le gouvernement canadien ou la diplomatie canadienne dans ce boycott, ce qui n’est pas exclu.

J’avais interviewé Enders pour mon livre Dans l’oeil de l’aigle (épuisé en librairie, disponible ici et en format PDF). Comme on le verra dans cet extrait, Enders est intervenu auprès de gens d’affaires américains pour les inciter à ne faire aucune déclaration qui puisse aider René Lévesque et sa cause. Il affirme cependant être intervenu auprès d’investisseurs américains au Québec pour les inviter à ne pas réduire leurs investissements.

Au-delà de ces éléments fort intéressants, les premiers contacts Trudeau-Enders se déroulent sur fond d’une crainte réelle que les Américains soient tentés, non d’en faire trop pour aider Trudeau, mais de donner un coup de pouce aux indépendantistes, pour faire avancer leur propre intérêt.

Le récit montre combien l’élection du PQ a forcé Trudeau, jusque alors très peu intéressé par les États-Unis, à faire les yeux doux à l’Oncle Sam.


Angoisse au 24 Sussex

«Il n’est pas un homme d’État américain
qui ne désire s’approprier le Canada.»
– John A. Macdonald

Les Américains? «Ce qu’ils ont, ils le gardent,
et ce qu’ils n’ont pas, ils le veulent.»
– Wilfrid Laurier

15 novembre 1976. L’événement contre lequel Pierre ElliottTrudeau œuvre depuis son entrée en politique s’est produit. Six mois après qu’il eut proclamé la «mort du séparatisme», le Québec lui fait un énorme pied de nez. Le vieux frère ennemi, René Lévesque, est porté au pouvoir. La surprise est presque générale. Elle n’arrive pas seule. Avec elle, se faufile sa compagne de route: la peur.

Trudeau, Lévesque, ces deux incarnations du destin québécois, la ressentent de part et d’autre de l’Outaouais, aujourd’hui un peu plus large, un peu plus tumultueuse que la veille.

Au moment de monter sur l’estrade pour avouer à ses partisans pleurant de joie que, cette victoire, «on l’espérait de tout notre cœur mais on l’attendait par comme ça cette année», René Lévesque semble assommé par la gravité du processus qu’il a mis en branle. Pendant un bref instant, raconte la journaliste Joan Fraser qui l’observe à quelques pas de distance, son visage trahit une vraie, profonde et paralysante peur.

À Ottawa, au lendemain du tremblement de terre politique québé­cois, quelqu’un lit sur le visage de Pierre Trudeau l’image inversée de cette même émotion.

Trudeau, «angoissé», «inquiet», dit le témoin, se demande si les Américains s’empareront de la victoire péquiste comme d’une occasion de «redessiner les frontières de l’Amérique du Nord». S’ils comptent s’approprier, donc, les futurs lambeaux d’un Canada déchiqueté. «À l’évidence, il craignait que les États-Unis ne jugent pas que le maintien de l’unité canadienne soit nécessairement dans leur intérêt», se souvient ce témoin, l’ambassadeur américain à Ottawa, Thomas Enders.

Et si le premier ministre du Canada a invité le représentant de la superpuissance voisine à son bureau dans les trois jours qui suivent la victoire péquiste, c’est qu’il comprend n’avoir une chance de reprendre l’initiative qu’on lui a si brutalement arrachée la veille que dans la mesure où les sécessionnistes, maintenant maîtres du Québec, ne bénéficient pas des encouragements de l’Oncle Sam.

Il pose la question. «Les États-Unis jugent-ils vraiment dans leur intérêt que le Canada reste uni?» L’ambassadeur Enders, jeune star — il a 45 ans — de la diplomatie américaine, ne connaît pas la réponse. Il promet de se renseigner, de quérir des instructions.

Pierre Trudeau n’est pas le seul fédéraliste à craindre la formation d’un axe Washington-Québec. Dans les jours qui suivent l’élection, les deux hommes d’affaires les plus puissants du Canada, le président de Power Corporation, Paul Desmarais, et le président du Canadien Paci­fique (et directeur de 23 autres compagnies), Ian Sinclair, viennent partager chez Trudeau leurs premières impressions de la défaite. Broyer un peu de noir. Ils conviennent avec lui qu’il faut s’assurer que Washington choisisse le bon camp. Le premier ministre leur demande d’aller faire eux-mêmes un petit pèlerinage chez l’Américain.

Devant Enders, Desmarais et Sinclair plaident, non la cause du Canada, mais les arguments qui veulent que les États-Unis ne puissent se passer d’un voisin stable, fort, uni. L’ambassadeur est un tantinet surpris de cette offensive. «Je pense qu’il y avait beaucoup de Canadiens qui n’étaient pas certains de la manière dont nous allions réagir.»

La visite des deux hommes «m’a permis d’obtenir des informations utiles sur les vues de la communauté des affaires à cet égard», dit-il, comme s’il y avait eu le moindre doute sur le fédéralisme des hommes d’affaires canadiens.

Desmarais et Sinclair repartent, comme Trudeau, bredouilles. L’administration américaine, en ce mois d’élection présidentielle, est à cheval entre le chef d’État défait, Gerald Ford, et l’inconnu au large sourire qui a pris le pays comme une tornade, Jimmy Carter. Presque tous les quatre ans, entre l’élection de novembre et l’intronisation du nouveau président en janvier, les États-Unis demandent à la planète de patienter. Le sort du Canada ne fait pas exception.

Guatemala 1954, Canada 1976?

Trudeau craint de trop bien savoir ce que les Américains ont dans leur manche. Lui qui a mis la politique étrangère canadienne sens dessus dessous depuis son irruption au pouvoir huit ans auparavant, lui qui a reconstruit la vision internationale du pays sur la seule et unique base de «l’intérêt national» canadien plutôt que sur les alliances militaires ou sur les rapports commerciaux existants, redoute aujourd’hui que cette même vision ne revienne le hanter.

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Car rien ne lui dit que «l’intérêt national» américain exige la permanence de l’union canadienne. L’Histoire enseigne le contraire. L’actualité le crie.

L’Histoire: Teddy Roosevelt, le dernier d’une série de dix occu­pants de la Maison-Blanche à désirer ardemment avaler le jeune Canada dans l’insatiable Amérique, n’a quitté son poste que 68 ans auparavant. Son successeur, William Taft, a voulu un traité de réciprocité commer­ciale dont il était convaincu qu’il «ferait du Canada un auxiliaire des États-Unis». Officiellement, la doctrine de la «destinée manifeste» qui voulait, qui réclamait que Washington étende son pouvoir sur le territoire entier de l’Amérique du Nord, n’a pas trouvé de défenseur parmi les chefs d’État américains du dernier demi-siècle. Mais moins de trente ans avant l’élection du PQ, le premier ministre canadien qui avait le plus fréquenté les présidents américains, Mackenzie King, affirmait à son cabinet qu’il était «convaincu que l’objectif à long terme des Américains était de contrôler le continent», de faire du Canada «une partie des USA».

Il y a dix ans à peine, George Ball, le bras droit du secrétaire d’État américain, dressait dans son bureau les plans d’un État anglophone qui embrasserait le continent, et au-delà. Ce stratège brillant, respecté, continue, en ce milieu des années soixante-dix, de répéter sur les tribunes qu’une union nord-américaine est aussi inévitable que souhaitable.

Combien d’autres George Ball se cachent aujourd’hui parmi les éminences grises des puissants américains, se demandent à Ottawa Pierre Trudeau et certains de ses proches collaborateurs? Et si on trouvait encore hier des Américains prêts à jouer avec ce concept lointain de l’absorption du Canada, combien de vocations annexionnistes fleuriront-elles, maintenant que se présente une occasion réelle, palpable, immé­diate de rendre un dernier et final hommage à la destinée manifeste?

L’actualité: depuis le début de la décennie, elle porte un nom. Pétrole. Le premier choc pétrolier a effondré la folle insouciance de l’Occident à l’égard d’une ressource dont on commence à comprendre qu’elle n’est pas inépuisable. Le carburant de la gloutonne et gaspilleuse économie américaine, hier concentré dans des pays, sinon amis, du moins malléables, est aujourd’hui l’instrument d’un cartel international agressif: l’OPEP. Washington, Londres et Tokyo, dans une analyse d’où le racisme n’était pas totalement absent, en croyaient les Arabes bien incapables.

Il y a du pétrole et du gaz en Amérique du Nord. Depuis des années déjà, Ottawa et Washington s’entre-déchirent sur un dossier épineux: celui du gazoduc qui relierait l’Alaska, via le territoire canadien, aux autres États américains. Au-delà des arguties légales, le problème fonda­mental n’est-il pas la présence d’un pays étranger — le Canada — entre l’Alaska et le Midwest? Une évidence que Trudeau a lui-même soulignée en multipliant par 2,5 le prix du gaz naturel vendu au sud et en réduisant, il y a deux ans, les exportations de pétrole canadien aux États-Unis. Car il y a aussi du pétrole en Alberta, qui en ces années de soudaine fortune se pose plus que jamais la question du profit qu’elle tire de son apparte­nance à la Confédération canadienne. Il y en a aussi au Manitoba, comme peut-être sur les côtes de Terre-Neuve, sans parler du Grand Nord canadien, dont le sol gelé recèle des réserves qu’il sera bientôt rentable de prospecter.

Teddy Roosevelt pensait que l’Ouest canadien «devrait être entière­ment contenu dans nos frontières… moins pour notre propre intérêt que pour celui de ses habitants». Aujourd’hui cet altruisme de façade fait sourire. Le jeûne de pétrole imposé aux États-Unis par l’OPEP et par le Canada pousse les Yankees à se poser la question de toutes les ressources non renouvelables. Combien de minutes leur faut-il avant de constater qu’au nord un minuscule 20 millions de Canadiens prétendent posséder le plus grand potentiel de ressources en Occident?

En tant que membre du Club de Rome, Trudeau avait martelé cette thèse de l’épuisement des ressources. Il rêvait du jour où les Européens, mais surtout les Américains, sortiraient de leur sommeil repu pour admettre la terrible réalité. Il voulait qu’ils modèrent leurs appétits. Mais les voilà éveillés. Et voilà qu’on leur offre, des rives du Saint-Laurent, la clé de tout un garde-manger.

Pierre Trudeau est de ces hommes d’État qui savent qu’il n’y a d’alliances que tactiques. Le premier président qu’il a fréquenté, Richard Nixon, s’était bien prêté à quelques gentillesses comme son discours d’Ottawa. Mais il n’a pas hésité à assener un coup de massue à l’économie canadienne en taxant toutes ses importations. L’intérêt national améri­cain le réclamait. Son successeur, Gerald Ford, était plus avenant, ayant par exemple obligé les Français — toujours emmerdeurs neuf ans après la visite de de Gaulle — à admettre le Canada au nouveau club sélect des sept pays les plus industrialisés. Un cadeau qu’il se fait un peu à lui- même, car c’est aussi dans l’intérêt national américain que d’avoir le Canada comme «partenaire junior».

Trudeau aurait-il changé d’avis depuis qu’il écrivait 13 ans plus tôt: «Mais pourquoi pensez-vous donc que les États-Unis en useraient différemment avec le Canada qu’avec le Guatemala, quand la raison d’État l’exige et que les circonstances s’y prêtent?» La comparaison guatémaltèque est un peu forte. En 1954, les Américains avaient financé, armé et épaulé de leur aviation un coup d’État contre un réformiste élu avec 65% des suffrages mais qui avait eu le mauvais goût de confisquer, sans compensation, les avoirs de la puissante compagnie américaine United Fruit.

Au Canada, la situation n’exige pas de mesures aussi grossières. Une toute petite poussée suffirait à donner à René Lévesque un élan décisif et à enclencher le processus de désintégration du pays. «C’aurait été si facile», commente un proche de Trudeau, Allan Gotlieb, alors sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures. «Nul besoin pour le Président de se prononcer publiquement. Il aurait suffi qu’un diplomate quelcon­que lâche quelques mots d’encouragement.» Chacun aurait compris le signal. «La capacité des Américains de semer le trouble [mischief, dit-il en anglais] était gigan­tesque, gigantesque», dit-il encore.

Que les séparatistes puissent faire le tour des patelins du Québec et déclarer que, quoi qu’il arrive, Washington voit d’un bon œil la construc­tion du nouvel État, et le discours fédéraliste prendra eau de toutes parts. Le proaméricanisme de l’électorat conservateur québécois n’est un secret pour personne. L’idée de quitter le Canada lui donne des frissons. Le quitter avec l’aval des États-Unis le rassurerait.

Les conditions énoncées par Trudeau — «quand la raison d’État l’exige et que les circonstances s’y prêtent» — semblent réunies. «Si une grande puissance mondiale [la France] avait désiré la destruction du Canada, pensait en tirer profit et y contribuait, pourquoi pas une deuxième?» demande Gotlieb. À Ottawa, d’autres mandarins de la politique étrangère jonglent avec ce scénario. «L’idée nous traversait l’esprit», confirme l’ex-ambassadeur canadien aux États-Unis, Charles Ritchie. «On se demandait si les Américains ne se disaient pas: “il serait plus facile de composer avec ce voisin du nord s’il était divisé en morceaux, et nous pourrions conclure un marché avec le Québec”.»

Des preuves? Il n’y en a pas. Aucune. Nulle part. «Mais on ne pouvait croire qu’il n’y avait pas dans les entrailles de l’administration américaine des gens qui proposaient cette idée», dit Gotlieb.

La tentation semble d’autant plus forte qu’à mi-parcours de cette décennie, les relations canado-américaines laissent au Sud un fort goût d’amertume. En 1975, le ministre Mitchell Sharp annonce la mort définitive de la «relation spéciale» entre le Canada et les États-Unis. Avec son patron le premier ministre, il veut en quelque sorte «séparer» le Canada de l’Amérique du Nord, le mener dans cette «troisième voie» de relations avec l’Europe et le Japon. Un virage stratégique mal accueilli aux États-Unis, où l’hebdomadaire financier new-yorkais Barron’s fustige «l’anti-américanisme» qui s’empare du Canada. Trudeau choisit ensuite 1976 pour crier «Vive Castro!» à La Havane, ce qui n’aide pas sa popularité au pays de l’anticastrisme militant.

La même année, William Porter, le prédécesseur d’Enders comme ambassadeur américain à Ottawa, célèbre son départ en portant un toast empoisonné devant une petite troupe de journalistes invités à un cocktail d’adieu. Quittant le terrain des mondanités, Porter se met à réciter en termes peu diplomatiques une liste des méchancetés dont son pays accuse les Canadiens: la politique de l’énergie, d’abord et surtout; le tamisage alors modeste mais tout de même dérangeant des investisse­ments étrangers (lire «américains»); une législation qui empêche les stations de télévision américaines de profiter pleinement des publicités d’entreprises canadiennes. La liste de Porter a été préalablement revue et approuvée par le Département d’État et la Maison-Blanche.

Porter est d’autant plus cinglant que, contrairement à l’usage, Trudeau et ses ministres ont refusé de le saluer avant son départ. Ils espèrent un remplaçant plus avenant. Ils héritent d’Enders qui, à sa première sortie publique en mars, affirme sans ambages: «de mon côté de la frontière, les gens ont l’impression que leurs intérêts ne sont pas pris en considération» quand les Canadiens arrêtent leurs décisions. En juin, il précise sa pensée. «Nous tentons de faire passer ce message: le Canada ne peut réduire unilatéralement ses relations avec les États-Unis et s’attendre à ce que nous ne réagissions pas.» En septembre, finalement, Enders dénonce le «style paranoïaque» avec lequel les Canadiens mènent leur politique américaine.

Enders et Trudeau personnifient alors la mésentente canado-américaine.

«René Lévesque», soupire un haut fonctionnaire fédéral, «avait beaucoup de cartes dans son jeu» américain. Son équipe en est consciente quelques mois avant l’élection, constate Daniel Latouche, un obser­vateur sympathisant qui deviendra conseiller de Lévesque. Il écrit que les péquistes «espèrent tirer le maximum du climat tendu qui prévaut aujourd’hui dans les relations canado-américaines».

L’appréhension fédérale serait moindre si la «destinée manifeste» n’était qu’un marotte de Yankees. Mais d’une mer à l’autre, des provin­ces canadiennes autres que le Québec se laissent bercer par l’idée d’appartenir à la grande famille américaine. Même les plus loyaux sujets de Sa Majesté.

Un diplomate américain à Ottawa, en tournée dans les Maritimes en 1964, n’en a pas cru ses oreilles lorsque le lieutenant-gouverneur d’une de ces provinces lui a fait cette remarque au sujet du Québec: «Laissons ces bâtards partir, de toute façon vous nous prendrez bien comme 5Ie État!» En 1976 est né un parti politique prônant l’indépendance de l’Ouest canadien, et certains de ses membres iront frapper à la porte de l’ambassadeur américain pour lui demander quelque appui. (Il refusera.) Déjà, le premier ministre de l’Alberta, Peter Lougheed, est accusé d’aller chercher à Washington des alliés contre la politique énergétique d’Ottawa. Au Nouveau-Brunswick, un groupe d’hommes d’affaires anonymes demande à une firme de consultants d’étudier la faisabilité d’une annexion de leur province aux États-Unis, en cas de sécession du Québec.

Pierre Trudeau voit donc d’un coup son échiquier politique bas­culer. Ayant diagnostiqué le décès de la menace séparatiste, il pensait que rien ne le retenait d’opérer, comme il s’y emploie depuis deux ans, son divorce d’avec le géant américain. L’élection du 15 novembre lui fait comprendre combien il a besoin de son voisin.

Ce n’est pas nouveau, Trudeau porte peu d’intérêt à tout ce qui est américain. Sur ce plan comme sur cent autres, il représente le contraire de René Lévesque. Un de ses plus brillants observateurs à Ottawa, Richard Gwynn, résume ainsi la relation de Trudeau à la chose améri­caine: «De tous les premiers ministres canadiens depuis Mackenzie King, Trudeau comprenait le moins les Américains et faisait le moins d’efforts pour les comprendre. En dehors des voyages officiels, il connaissait à peine le pays, sauf les pistes de ski et les discothèques de Manhattan. Lui-même, comme Joe Clark l’a pertinemment observé, était moins un Nord-Américain qu’un Européen qui aurait grandi au Canada. Dit plus simplement, Trudeau était un snob au sujet des Américains.»

Il n’en a plus les moyens.

Enders à la manoeuvre

Après ses entretiens avec Trudeau, Desmarais et Sinclair, Enders part pour Washington. Il voit Henry Kissinger, le secrétaire d’État sortant, Brent Scowcroft, le conseiller du Président à la sécurité nationale, sortant aussi. Il rencontre également les membres de l’équipe de transition de Jimmy Carter, qui se prépare à entrer en fonction dans moins de deux mois. Personne, dans cette tournée de consultations, ne voit d’intérêt américain à la désagrégation du Canada.

Enders propose à chacun de mettre en œuvre une politique à deux vitesses. D’abord, publiquement, le calme plat. Rien «d’agressif, de voyant et de trop public», explique-t-il. Tout en demi-teintes. Dire que c’est un problème canadien que les Canadiens vont résoudre. Mais attention, «il ne faut en aucun cas laisser l’impression que si deux Canada émergent [de la crise] plutôt qu’un, nous dirions “pas de problème, nous allons nous en accommoder”.» C’est en fait exactement ce qu’ils diraient, mais dans l’immédiat il faut faire savoir que les États-Unis «ne sont pas indifférents». Qu’ils ont, comme le plaide Pierre Trudeau, un intérêt dans la permanence de l’unité canadienne.

Telle doit être la position publique. En privé, on passe la deuxième vitesse. Pas de brusque accélération. Mais une présence plus nette. Enders et quelques autres, craignant une offensive tous azimuts du gouvernement québécois sur le territoire américain, veulent ériger des barricades idéologiques.

Ils appellent les grands journaux. Ceux de Washington, de New York, de Chicago, de Boston. Les «faiseurs d’opinion», explique Enders. Ils leur font part de la position fraîchement élaborée: «Le gouvernement américain ne tient pas à ce que l’idée d’un nouvel État au nord de la frontière reçoive un accueil impartial, et tel n’est pas le résultat que devrait produire une visite de M. Lévesque», raconte Tom Enders. «Nous étions très actifs à cet égard.»

Enders trouve au New York Times un allié précieux, influent et crédible pour cette préparation du terrain politique. Le chroniqueur politique James «Scotty» Reston, une des grandes plumes du journa­lisme américain, partage la volonté d’Enders d’épandre un peu d’huile sur la route américaine que doit emprunter René Lévesque.

James Reston est un ami de Lester Pearson, qu’il a connu au début des années cinquante, quand le futur premier ministre était ambassadeur à Washington, et qu’il a consolé ensuite lorsque Lyndon B. Johnson lui faisait des misères. Un des rares Américains intéressés à la chose cana­dienne, James Reston devient, après l’élection du PQ, un des meilleurs alliés des fédéralistes canadiens dans la presse américaine.

Rien n’est cependant plus pressé que de vacciner la future audience new-yorkaise de René Lévesque. Fin 1976, début 1977, on commence à parler de sa prochaine venue à une importante tribune de Manhattan, l’Economic Club. On voit ce discours comme la pièce maîtresse, ou le coup d’envoi, de l’opération de charme séparatiste aux USA.

Enders, Reston et quelques autres «passent un temps considérable au téléphone», se souvient l’ambassadeur, pour contacter les «membres importants de son auditoire, compagnies d’assurances, banquiers» et leur faire partager la position gouvernementale américaine.

Enders le fait d’autant plus volontiers que l’équipe de Carter, avant même l’intronisation du nouveau président, fait savoir qu’elle «ap­prouve l’approche» qu’il a définie.

Entre plusieurs de ses va-et-vient à Washington au cours de l’automne et de l’hiver, l’ambassadeur Enders retourne voir le premier ministre pour lui livrer l’heureux résultat des courses: «Nous avons essentielle­ment attaqué le problème comme vous pensiez que nous devions le faire.»

Les deux hommes discutent alors longuement de l’ampleur que devrait prendre l’intervention américaine dans le débat (bi?)national canadien. Enders veut savoir si Trudeau «désire que nous soyons plus actifs», mais ils sentent tous deux un danger. «Nous sommes convenus qu’il serait dommageable que les États-Unis soient perçus comme les garants, dans un sens, de l’union canadienne», raconte-t-il. Subtilement, promet Enders, son gouvernement va s’assurer qu’entre Québec et les États, «aucun canal de communication séparé, aucune entente commer­ciale ou d’investissement séparée ne sera ouverte». Et si les péquistes veulent frapper à notre porte à Washington, nous la leur claquerons au nez. Il ne faut surtout pas donner au PQ l’argument de l’ami américain.

En revanche, il ne faut pas non plus que les firmes américaines aggravent le défaitisme ambiant dans la communauté des affaires anglo­phone de Montréal, en prenant, comme plusieurs Canadiens anglais, la poudre d’escampette. La tentation du sauve-qui-peut a beau être moins forte chez les Américains que chez les Montrealers, Enders ne se dépen­se pas moins «en un assez grand nombre de discussions avec des com­pagnies américaines» pour leur enjoindre de maintenir leurs activités québécoises. Ce qu’elles font pour la plupart. Enders leur conseille en plus d’être de bons citoyens, et d’appliquer à la lettre la nouvelle législation linguistique québécoise, la loi 101. Il le dira, dans son impeccable français, lors d’un discours à la Chambre de commerce de Montréal en mars.

La politique québécoise des États-Unis, c’est la proverbiale main de fer dans un gant de velours.

En cas de besoin, précise Enders, Washington aurait pu retirer son gant, montrer sa poigne de métal. «Si cela s’était avéré nécessaire, peut- être serions-nous allés à cet extrême» de la position publique, bruyante. «Certainement à ces premiers stades, si le Canada nous l’avait demandé, je n’ai aucun doute que nous l’aurions fait.» Mais, ajoute-t-il, «ce n’était pas si sérieux». Et le premier ministre canadien ne l’a pas jugé bon.

Bref, Trudeau et Enders s’entendent désormais à merveille.

Les deux hommes font pourtant une drôle de paire. «On ne peut pas dire qu’ils s’aimaient particulièrement», commente l’ancien bras droit d’Enders, Robert Duemling.

Un ambassadeur de Hollande, auquel on demande quelques mois après son arrivée au Canada de donner ses premières impressions sur le pays, capture l’élément qui à la fois unit et repousse les deux hommes: «Les deux individus les plus arrogants au Canada sont Pierre Trudeau et Tom Enders.»

Ils inaugurent cependant à l’automne 1977 une entente cordiale. Lorsque des déclarations publiques controversées d’Enders sont cri­tiquées par le pauvre ministre Eugene Whelan, désorienté comme bien d’autres par ce renversement d’alliances, Pierre Trudeau prend la défense de l’ambassadeur, affirmant qu’il «respecte» ce «gentleman» qui «fait son devoir» en exprimant sans détour sa pensée.

Paul Desmarais et Ian Sinclair, hier chargés de rallier Enders à la cause, deviennent les instruments du nouveau couple politique. Ils ont servi, explique Enders, «de canal par lequel des messages que je voulais faire parvenir à Trudeau directement et personnellement pouvaient être acheminés. C’était utile à un moment où je ne voulais pas — et je suis certain que M. Trudeau ne voulait pas non plus — donner l’impression d’être toujours fourré chez lui». Desmarais et Sinclair, les coursiers les plus riches du monde. Ils ont dispensé Enders et Trudeau de se voir en tête-à-tête plus souvent que… «environ une fois par mois», selon l’estimation d’Enders. Ces deux-là avaient beaucoup de choses à se dire.

Lorsque le premier ministre libéral sera chassé du pouvoir en 1979 par le conservateur Joe Clark et sera tenu pour un paria politique, Enders l’invitera à la splendide soirée qu’il offre pour le mariage de sa fille. Célibataire depuis sa séparation, Trudeau fait son apparition après tous les invités, choisit la plus jolie des femmes présentes, la fait virevolter sur le plancher de danse jusqu’à lui faire oublier l’existence de son cavalier, et l’entraîne avec lui vers la sortie.

Mais n’anticipons pas. À la fin de 1976, sur le front américain de la guérilla politique qui s’ouvre entre Ottawa et Québec, Pierre Trudeau a gagné une importante bataille. Il n’a pas, il le sait, gagné la guerre. Enders est un allié solide, certes. Mais qu’en est-il du puissant Congrès améri­cain, où logent certains des plus durs critiques de l’effronté Canadien? Et Enders, apparenté au camp républicain par ses états de service, peut-il vraiment parler au nom de la nouvelle administration démocrate, dont les membres — notamment cette «mafia géorgienne» que le Président re­crute dans son État d’origine — forment une masse d’inconnus?

Trudeau ne veut surtout pas se faire resservir à la sauce canadienne la citation la plus célèbre de la culture de Géorgie: «Frankly, my dear, I don’ t give a damn.» Tant que le nouveau président n’aura pas énoncé, du haut du pupitre présidentiel, sa préférence pour un Canada uni, Trudeau ne sera qu’à moitié rassuré. Il prend rendez-vous avec Carter pour le 21 février suivant.

Et il ne se hasarde plus à mettre en rogne son nouvel allié. Trudeau, l’ancien trouble-fête, l’ancien snob dédaigneux des Américains, devient pour les États-Unis le plus charmant des voisins. Il ne faut donner à Washington aucune raison, pendant les années troubles qui s’ouvrent, de souhaiter la disparition du Canada. Bientôt l’agence de tamisage des investissements se fait si gentille avec les compagnies américaines que Barron’s, hier alarmé par l’anti-américanisme au nord, peut écrire: «La seule compagnie étrangère qui ne pourrait s’installer au Canada est Murder Inc.» Les pubs canadiennes réapparaissent sur les télés améri­caines. La «troisième option» retourne au néant. Les rapports avec Washington sont de nouveau «les plus importantes de toutes nos rela­tions extérieures», annonce Trudeau. Il y avait longtemps!

La politique énergétique canadienne se fait tout à coup plus conci­liante. Début 1977, pendant qu’une vague de froid traverse le continent, Trudeau ouvre les vannes de son pétrole vers une Amérique reconnais­sante. Et ce fameux pipeline qui doit traverser le Canada verra finalement le jour, le vent politique ayant tourné.

Sentant l’ouverture, le fin politique Enders en profite pour entonner la vieille rengaine du libre-échange, de la «convergence» des économies d’Amérique du Nord.

Trudeau a raison de ne rien tenir pour acquis. Car entre temps, la «ligne» présentée par Enders n’est pas reprise par toute la diplomatie américaine. Fin janvier, lorsque le chef du pupitre Canada au Département d’État, John Rouse, est envoyé à Chicago pour annoncer à un groupe d’hommes d’affaires comment s’articule la posi­tion américaine à ce sujet, on ne perçoit guère que le gant de velours.

«Le gouvernement américain n’a rien à dire au sujet du Québec et de son avenir au sein du Canada, sauf que ce problème est uniquement et entièrement canadien. C’est un problème qui doit être résolu par les Canadiens sur la base des intérêts du Canada, sans la moindre interven­tion américaine, bien intentionnée, accidentelle ou autre», explique-t-il.

Sa visite à Chicago a surtout pour but de contrer les propos disséminés par un des membres les plus proaméricains du nouveau cabinet péquiste, Rodrigue Tremblay. Ministre de l’industrie et du Commerce, auteur en 1969 d’un livre prônant la constitution d’un marché commun Québec-États-Unis, Tremblay affirme à qui veut l’entendre et vient répéter aux hommes d’affaires rassemblés à Chicago que son gouvernement «a de bons contacts au sein du gouvernement américain», que des responsables américains appuient l’autonomie du Québec et jugent artificielle l’économie canadienne construite sur l’axe Est-Ouest, alors que les rapports Nord-Sud, qu’aiderait à promouvoir l’indépendance du Québec, seraient plus «naturels».

Le Parti québécois «voulait créer l’impression qu’il avait un appui quelconque des États-Unis. C’était exactement ce que nous voulions éviter», raconte un cadre du département d’État, Richard Vine. Il a donc envoyé Rouse «avec la mission explicite de s’assurer que cette impression soit dissipée».

À Chicago, Rouse rétorque donc à Tremblay que son gouvernement voit au contraire à sa frontière nord un Canada «vigoureux, confiant en lui-même, indépendant et engagé activement dans le monde». Pour ce qui est des contacts québécois à Washington, il énonce la politique officielle: «Ottawa représente les intérêts du Québec à Washington», un principe que «le gouvernement américain va continuer à respecter». Pour les contacts, donc, vous repasserez !

Le directeur du pupitre canadien envoie cependant quelques fleurs au nouveau gouvernement québécois en affirmant que le problème québécois «est dans les mains de leaders responsables dans les deux camps».


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Comment faire des milliards à la mode Albert Frère et Desmarais ?

Comment s’enrichir, lorsqu’on est déjà riche, en siphonnant des centaines de millions à des institutions publiques ? Denis Robert (qui a mis au jour le scandale Clearstream) et Catherine Le Gall démontent patiemment le mécanisme privilégié par Albert Frère (principalement) et son partenaire de longue date Paul Desmarais.

À travers quatre transactions économiquement inexplicables réalisées pendant les années 2000, les journalistes d’enquête ouvrent le sac à outils de ceux qu’ils appellent des prédateurs – car ils ne créent pas de produit, de service, de valeur, seulement des échafaudages financiers qui leur rapportent gros et qui vident les caisses d’institutions publiques.

Des questions sans réponse

Pourquoi l’équivalent français de la Caisse de dépôts achète-t-elle à Albert Frère sa chaîne de fast-food Quick et, surtout, pourquoi l’achète-t-elle plus de deux fois sa valeur ?

Pourquoi la brésilienne Pétrobras achète-t-elle pour 1,5 milliards de dollars US une raffinerie texane vétuste achetée peu avant par Albert Frère pour… 42 millions ? Une culbute de 1590% ?

Pourquoi la compagnie publique française de l’uranium Areva achète-t-elle pour 2,5 milliards d’euros une nouvelle entreprise d’uranium qui ne possède que des terrains inexploitables ? Mais dont les financiers sont liés à Frère et Desmarais ?

Pourquoi, finalement, le gouvernement français pousse-t-il le joyaux public Gaz de France dans les bras de l’entreprise chevrotante Suez, contrôlée par le couple Frère-Desmarais ?

Ces États en avaient-ils vraiment besoin ?

La logique économique est complètement absente de chacune de ces transactions. Chaque fois, il s’agit de colossaux transferts de richesse d’institutions publiques vers des coffres privés.

Chaque fois, les bénéficiaires des transactions ont placé au sein des institutions publiques visées des gens qui leur sont proches et qui vont diriger la manœuvre de l’intérieur. Chaque fois, des consultants externes, parfois anonymes et toujours opaques, vont grossièrement surévaluer l’entreprise sur le point d’être achetée à prix d’or. Chaque fois, des clauses étranges sont placées dans les contrats pour faire pencher la balance en faveur des spoliateurs.

Impossible que ces transactions aient lieu sans que plusieurs acteurs politiques ferment les yeux.

Dans le cas de Pétrobras, il est avéré que Frère a généreusement contribué à la caisse électorale de Dilma Roussef, alors présidente du CA de Pétrobras, future présidente brésilienne qui sera accusée de corruption et destituée.

Dans le cas de l’uranium, la présence de la présidente du CA de la compagnie publique Areva sur des CA de compagnies de Frère et Desmarais est notable.

Dans le cas de GDF, l’ami intime des Frère et Desmarais, Nicolas Sarkozy, hier défavorable à la privatisation, en est devenu un des principaux héraults !

Touffu mais loufoque

À travers ces récits parfois touffus et techniques, on voit aussi comment la justice (sauf brésilienne) est parfois hésitante à remonter les filières de ces scandales et semble muselée à des moments cruciaux.

On voit surtout comment ceux qui tirent les ficelles, en haut de la pyramide de la prédation, semblent parfaitement intouchables, tellement ils manipulent avec talent les rouages compliqués des montages financiers, des corporations écrans, des consultants conciliants et des avocats aguerris.

L’enquête n’est pas seulement une accusation contre les prédateurs mais une mise en cause de tous les facilitateurs et de l’échec des garde-fous qui auraient du, qui auraient pu, dans chaque cas, faire échec à la prédation.

Un livre très très éclairant.

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Devine qui ne vient pas dîner avec Hollande ce soir?

S’il y a des drapeaux français à Sagard, le Versailles-en-Charlevoix de la famille Desmarais, ils sont en berne ce soir. Le grand ami et fréquent visiteur, Nicolas Sarkozy, a mordu la poussière ce dimanche et devra bientôt quitter l’Élysée.

Chacun se souvient qu’au soir de son élection, il y a cinq ans, Sarkozy avait célébré au célèbre restaurant le Fouquet’s des Champs-Élysée avec les grands de ce monde, y compris Paul Desmarais qui l’avait couvé pendant sa traversée du désert politique à la fin des années 90. Devenu président, Sarkozy récompenserait son bienfaiteur en lui accordant la plus haute distinction française, la Grand’Croix de la Légion d’Honneur, lors d’une touchante cérémonie.

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La fin d’un formidable trio !

Ce qui ne signifie pas que les Desmarais n’ont pas, aussi, leurs entrées chez les socialistes. Après tout, François Mitterrand lui avait naguère accordé la légion d’honneur, en présence de l’alors ambassadeur du Canada Lucien Bouchard.

Ce dimanche soir, à Paris, Paul Desmarais sera-t-il de la fête ? Pas question, affirme Patrick Bloche, député proche du nouveau président. Interrogé pendant la campagne par François Bugingo, de QMI, Bloche n’a pas fait dans la langue de bois:

«Un gouvernement de François Hollande s’engage à restaurer les relations historiques entre la France et le Québec. Car la charge de Sarkozy contre les souverainistes québécois (…) est indigne d’un chef d’État français. En fait, il aura infligé à la Belle Province les mêmes dégâts qu’à la France durant son quinquennat : il a voulu opposer les Québécois entre eux comme il l’a fait avec les Français.»

Et puis:

« M. Paul Desmarais ne recevra pas d’invitation de François Hollande pour la fête du 6 mai. C’est après tout, un ami personnel de Sarkozy, dont il partage la vision du Québec. Qui n’est pas la nôtre.»

Alors, que se passe-t-il à Sagard, sous les drapeaux français en berne ? Je ne serais pas surpris qu’on tente de dénicher, dans les décombres d’une droite française en implosion appréhendée, la figure oubliée que l’on pourrait maintenant couver pour obtenir encore, un prochain soir de présidentielle, une invitation au Fouquet’s.

Les fantômes de Sagard…

Que les choses soient claires, je n’ai jamais passé la nuit à Sagard, le Versailles-en-Charlevoix de la Dynastie Desmarais. Je n’y ai pris ni le dîner, ni l’apéro. En fait, j’attends toujours mon invitation. Elle doit s’être perdue dans le courrier. Le plus proche de Sagard que je sois allée est la Via Ferrata sur les flancs des Palissades — une activité que je suggère à tous.  J’y ai rencontré un guide qui m’a raconté que sa conjointe avait eu un contrat de tueuse de mouches à Sagard. Oui, tueuse de mouches. Elle faisait partie d’une brigade de sept tueuses de mouches, à temps plein, pendant la saison des mouches.

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C’est beau, mais c’est beaucoup d’entretien !

Quelle mouche a piqué Pierre Karl Péladeau (admirez la transition…) pour avoir mis, selon le décompte qu’en fait ce mardi André Pratte de La Presse, 10 fois en 11 jours la photo du Château de Sagard dans ses journaux du Québec ? André écrit:

Il est légitime pour un média de soulever des questions sur les activités des élus et des serviteurs publics. Mais que dirait M. Péladeau si La Presse envoyait ses journalistes traquer ses faits et gestes, filmer sa résidence, sonner à sa porte, s’informer sur ses invités, etc.? On imagine facilement son indignation. Cependant le président de Quebecor sait qu’il n’a rien à craindre; les Desmarais et La Presse ont trop de classe pour agir ainsi.

Intéressant point de vue. Que PKP verse parfois dans l’excès, j’en ai abondamment parlé ici et j’ai effectivement estimé ces derniers jours qu’après cinq photos de Sagard dans le Journal de Montréal, on l’avait assez vu pour l’instant.

Mais si je puis m’exprimer un instant en tant qu’abonné de La Presse (transparence totale: et ancien employé, au siècle dernier) j’aurais beaucoup aimé apprendre dans les pages de ce grand quotidien que Gary Bettman, président de la LNH et que Michael Sabia, Président de la Caisse, avaient récemment séjourné à Sagard. Pourquoi ? Parce que c’est d’intérêt public.

Les Bettman de ce monde (comme les Ecclestone) sont des champions presseurs de citrons: les contribuables étant les citrons. Ils mettent les villes en concurrence pour vendre leurs franchises sportives au prix le plus exorbitant possible.  Or Bettman est en négociation avec Péladeau et Labeaume pour vendre un club à Québec. La famille Desmarais est, de tout temps, rivale de Quebecor. Ont-ils trouvé une façon de faire monter les enchères ? D’enquiquiner Péladeau ? En tant que lecteur, j’aimerais que La Presse mette un bon enquêteur là-dessus.

Une petite entrevue, peut-être, avec le propriétaire du journal mettrait un peu de lumière sur cette affaire.

Car que Desmarais père ou fils croisent, rencontrent, dînent avec Bettman au gré des circuits de l’oligarchie internationale, cela se conçoit aisément. (Transparence totale: ma seule conversation avec Paul Desmarais Sr a eu lieu à la Maison Blanche, lors d’une réception donnée en l’honneur de Brian Mulroney par Ronald Reagan. Oui, je sais, ça se place bien dans un billet de blogue!)

Il y a une grande différence entre le lunch dans un restaurant 22 étoiles et le fait de recevoir quelqu’un dans son château, pour passer deux ou trois jours. On sait qu’il arrive que les Desmarais assurent aussi le transport: jet privé et limousine.

« There is no such thing as a free lunch », dit le vieil adage américain. Un repas n’est jamais complètement gratuit. Un week-end à Versailles non plus.

Des invitations sans conséquence

Certains affirment que ces invitations sont sans conséquence. Rien qu’une invitation amicale, sans plus. Jean Charest, notre premier ministre, a donné la réponse à cette question, la semaine dernière. En refusant d’admettre s’il avait, ou non, déjà passé une nuit à Sagard, il a signalé qu’un tel aveu poserait problème dans l’opinion. Tellement qu’il préférait avoir l’air fou que d’admettre la (ou les) nuitée(s). C’est dire ! S’il y était, c’était en tant que fantôme…

Il n’est pas le seul à avoir conscience de la signification politique d’un tel rapprochement.  Entre conseillers de Lucien Bouchard, nous savions que notre patron avait développé des rapports amicaux avec les Desmarais, notamment lorsqu’il était ambassadeur du Canada à Paris.  Mais nous pensions que l’accession de M. Bouchard à la direction du mouvement séparatiste avait mis cette relation entre parenthèses (Desmarais père a déclaré au magazine Le Point que l’indépendance équivaudrait à la fin de la démocratie). Nous le pensions jusqu’à ce que nous lisions, sous la plume du regretté Michel Vastel, que notre patron venait de passer quelques jours sous les dorures de la richissime famille. Nous étions en Ta…! (Mise à jour: M. Bouchard affirme que, Premier ministre, il est allé quelque fois y luncher, mais jamais y coucher. Ensuite, c’est probablement autre chose.)

Pour les hommes politiques, une odeur de copinage malvenue se dégage donc de ces fins de semaine princières. On reste muet sur son passage ou on fait semblant de ne pas comprendre la question quand on se fait interroger.

On comprend évidemment l’attrait des invités d’accepter d’être parmi les quelques chanceux à avoir pénétré dans le mystérieux domaine du pouvoir et de l’argent qu’est devenu Sagard.

Notre épargnant en chef à Sagard

Mais si quelqu’un devrait y résister entre tous, c’est bien le responsable des épargnes des Québécois: le président de la Caisse de dépôt et placement. Cette personne doit évidemment être remarquablement branchée et rencontrer, quotidiennement, tout ce qui bouge et devrait bouger dans l’économie et la finance québécoise, canadienne, mondiale. Péladeau et Desmarais compris, il va sans dire.

Mais puisque la Caisse a des positions importantes dans la Financière Power des Desmarais, dans Quebecor et dans plusieurs autres entreprises québécoises, il devrait couler de source que son président ne doit en aucun cas devenir l’obligé de qui que ce soit. Cela signifie: ni séjour sur un bateau de croisière, ni fins de semaine au château ou au chalet, ni cadeaux, ni… offres d’emploi.

Que le prédécesseur de M. Sabia, Henri-Paul Rousseau, soit passé d’un bond de la Caisse vers la Financière Power doit nous servir de leçon. Une règle doit être établie qui interdit au président de la caisse et à sa poignée de principaux cadres d’être embauchés par une compagnie dans laquelle la Caisse a une participation significative dans les 10 ans suivant la fin de leur mandat.

Tout le reste est un manque de respect et d’éthique. On conçoit que le président de la Caisse se comporte comme un membre des 1%. Mais il travaille pour les 99%. Il est dommage qu’il faille le lui rappeler. Au moins, il ne s’est pas fait piquer.

Les Desmarais: un empire médiatico-bitumineux ?

desmaraisLe talent de Sacha Guitry pour la réplique ironique cinglante le précédait partout. Un jour qu’il entrait dans la résidence d’une riche parisienne, il s’exclama: « quel magnifique lustre! ». Un convive, l’ayant entendu, de commenter: « qu’est-ce qu’il peut être méchant ! »

De même, il ne fait aucun doute que les membres de la famille Desmarais, propriétaires de La Presse et de la chaîne de journaux Gesca, sont fédéralistes, capitalistes et heureux de jouer dans les coulisses du pouvoir québécois, canadien et français pour hisser les amis vers le haut et écarter les importuns vers les côtés.

Mais comme pour Guitry à qui on prêtait plus de méchanceté qu’il n’en avait, on prête aux Desmarais une activité maléfique qui dépasse la réalité. On en a l’illustration récente avec la polémique qui oppose La Presse au Journal de Montréal, au sujet de l’axe Desmarais/Sables bitumineux/Commentateurs de La Presse. Je vous résume les épisodes précédents, qui se sont déroulés pendant que vous faisiez vos emplettes de Noël.

Premier épisode le 17 décembre quand l’éditorialiste André Pratte et la chroniqueuse Lysiane Gagnon écrivent tous deux des textes portant, incidemment, sur les sables bitumineux. Pratte fustige Jean Charest pour s’être allié aux propos « irresponsables » des écologistes critiquant le Canada à Copenhague.

Lui qui est si jaloux des compétences provinciales, de quoi se mêle-t-il? Que dirait-il si les autres provinces demandaient au fédéral d’empêcher le Québec d’exploiter ses richesses naturelles?

Gagnon enchaîne dans la page suivante:

c’est grâce aux sables bitumineux que le Québec peut se permettre de vivre au-dessus de ses moyens et de s’offrir des services de luxe comme les garderies à 7$ et des universités quasiment gratuites. La décence exigerait que le gouvernement québécois s’abstienne au moins de cracher dans la soupe… ou alors que, joignant le geste à la parole, il décide désormais de renoncer à l’argent «sale» du pétrole de l’Ouest.

Deuxième épisode le 19 décembre, quand le journaliste Mathieu Turbide du Journal de Montréal écrit un intéressant article sur l’implication financière de Power Corporation, des Desmarais, dans les sables bitumineux. La filière est la suivante: Power détient la moitié des actions de Pargesa qui détient 4% des actions de la géante française Total. Cela semble peu, mais il s’agit du plus important bloc d’action et fait en sorte que Pargesa compte  deux membres sur le CA de Total, dont Paul Desmarais Jr. Turbide indique que Total:

compte devenir l’un des gros joueurs dans l’exploitation des sables bitumineux canadiens au cours des 30 prochaines années. Avec ses deux sites en exploitation, deux projets en cours de réalisation et plusieurs terrains loués au gouvernement albertain pour du forage exploratoire, Total peut espérer tirer un minimum de 5 milliards de barils de pétrole des sables au cours de cette période. Total a déjà investi 6 milliards $ au Canada par l’intermédiaire de sa filiale Total Canada et projette d’investir 20 milliards $ dans les sables bitumineux au cours des 20 prochaines années.

Comme il l’avait fait précédemment dans son blogue, Turbide fait ensuite un lien entre cet investissement et les commentaires de Pratte et Gagnon, avec cette phrase assez bien écrite, mais chapeautée de l’intertitre La Presse défend les sables :

Dans la foulée du sommet de Copenhague, l’exploitation des sables bitumineux au Canada et la volonté du gouvernement Harper de limiter au minimum les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, la position du journal La Presse a attiré l’attention. Le journal de l’empire Power a vertement critiqué le premier ministre du Québec, Jean Charest, après que celui-ci eut remis en question la position d’Ottawa […].

Troisième épisode le 24 décembre, avec la réplique de Pratte en éditorial. Furieux, il pointe vers les reportages précédemment publiés par le journaliste de La Presse François Cardinal sur le « pétrole sale » et indique que ses collègues et lui-même n’ont jamais défendu inconditionnellement les sables bitumineux, mais ont au contraire spécifiquement réclamé, dans le cas de Pratte, « des façons d’exploiter les sables bitumineux de façon moins dommageable pour l’environnement ».

Quatrième épisode le 27 décembre: le rédacteur-en-chef du Journal de Montréal, Dany Doucet, réplique à Pratte. Salve d’ouverture:  S’il y a une chose qu’un éditorialiste de La Presse ne devrait jamais faire, c’est donner des leçons de journalisme aux autres. Cela donne une idée de la bonne entente régnant entre les deux grandes maisons.  Mais Doucet vise ensuite le coeur du problème:

La famille du milliardaire Paul Desmarais, propriétaire de l’empire Power Corporation et de sept des dix quotidiens francophones du Québec, dont La Presse, est celle au Québec qui a le plus d’intérêts financiers dans le développement des sables bitumineux. […] par un drôle de hasard, deux chroniqueurs et l’éditorialiste en chef de La Presse avaient coup sur coup pris position en faveur des sables bitumineux en raison de ce qu’ils apportent comme revenus au Canada et au Québec. […] Le problème, c’est que tout ce beau monde a «oublié» d’écrire que le propriétaire de leur journal avait tout intérêt à ce que rien ne vienne perturber l’exploitation des sables bitumineux. Quand on prend chaque jour plusieurs pages d’un journal pour dire au monde quoi penser, le minimum est de déclarer les intérêts de la maison: les siens, ceux de ses patrons et de ses propriétaires.

Mon avis ? La Presse a un vrai problème, mais pas celui que l’on croit. L’éditorialiste en chef de La Presse, et des autres journaux de la chaîne sont,  c’est connu, choisis parce qu’ils sont en faveur d’un Canada uni et de l’économie de marché. Au delà de ces balises exigées par le propriétaire, toutes les théories voulant que les journalistes ou chroniqueurs du journal — ou de la chaîne — se font souffler leurs idées par le CA de Power sont simplement étrangères à la réalité d’une grande salle de rédaction. Il y a certes des cas connus où l’ire des Desmarais s’est fait, directement ou indirectement, sentir. André Pratte en est la preuve vivante, lui qui avait perdu sa chronique, au début des années 90, parce qu’il avait cité, sans les critiquer, les propos de quelqu’un critiquant les Desmarais. J’y reviens.

J’entends sans arrêt les plus folles hypothèses. Tel leader syndical me jure que les journalistes de la grosse Presse s’acharnent sur la FTQ parce que la centrale s’oppose à la privatisation de la santé alors que Power voudrait y investir ! (Et Radio-Canada, souvent partenaire de Gesca, serait aussi dans le complot !) Cette filière Power-Santé aurait aussi expliqué la position de La Presse en faveur du campus Outremont pour le CHUM, car Power détenait des terrains adjacents. J’en passe. Ce sont des élucubrati0ns. (Daniel Johnson, ex-employé de Desmarais et très proche de Power, était le principal détracteur du CHUM Outremont).

Étant dans le milieu des médias québécois depuis maintenant plus de 25 ans (je fus correspondant de La Presse à Washington pendant cinq ans), connaissant personnellement les joueurs, je peux affirmer que les journalistes et chroniqueurs de La Presse, même ceux avec lesquels je suis en désaccord quasi-constant, écrivent en suivant leurs propres inclinations, pas celle des propriétaires. (Sinon, expliquez moi pourquoi les deux signatures les plus lues du journal, Pierre Foglia et Réjean Tremblay, sont indépendantistes. La page éditoriale est une des moins lue de ce, et de tous, les journaux, sauf pour la caricature.)

Il me faudrait des preuves en béton pour croire que les deux personnes qui ont pour rôle de protéger la salle de rédaction des pressions extérieures, dont celles du propriétaire, ne font pas correctement ce travail. J’ai connu l’actuel vice-président à l’information et éditeur adjoint, Philippe Cantin, lorsqu’il était correspondant à Québec et je peux témoigner qu’il a un principal objectif dans la vie: publier la nouvelle, quelle quelle soit, avant ses concurrents.

Quant à Guy Crevier, l’éditeur, il m’avait épaté lorsque, dirigeant TVA, il avait accepté de produire et de diffuser le documentaire tiré de mon livre Le Tricheur, malgré les très fortes pressions du gouvernement libéral. (Transparence totale: il fut pendant près de cinq ans membre du CA du CÉRIUM).  On me rapporte qu’il continue à jouer ce rôle de bouclier depuis qu’il est à la gouverne de La Presse. (Je n’en dis pas autant des administrations précédentes du journal, cependant.)

Le problème de La Presse, dans la question qui nous occupe, en est un d’omission.

Il est problématique que la principale chaîne de journaux au Québec soit aussi timide dans sa couverture d’une des familles les plus influentes au Québec, la famille Desmarais. C’est un vrai problème, dont le miroir inversé est la couverture des activités de Quebecor par les publications de l’empire Péladeau.

Les informations concernant l’influence des Desmarais dans Total et, par ce biais, dans les sables bitumineux, étaient connues.  Elles apparaissaient dans le livre Derrière l’État Desmarais, de Robin Philpot, publié en 2008. Cet essai, que j’ai lu avec intérêt, n’a pas eu droit à un seul article dans La Presse ou dans les journaux de la chaîne — sauf Le Soleil qui en a dit du mal en quelques mots. Aucune des informations colligées par Philpot n’a été reprise, discutée, voire réfutée.

En fait, une recherche des mots Power et Total dans la banque des articles de la chaîne Gesca pour les deux dernières années renvoie à des textes sur les activités de Total en Birmanie et sur des questions soulevées à ce sujet par des actionnaires de Power.  Cependant, comme le signale Dany Doucet, un lecteur de tous les journaux de Gesca n’aurait jamais su qu’il y avait un lien entre Power et les sables bitumineux, donc avec un des grands enjeux de politique environnementale du pays.

Je crois cependant qu’il est illusoire de penser que les journalistes de Gesca s’adonneront un jour à une couverture systématique, voire agressive, de l’empire Power, ou de penser que ceux de Quebecor feront de même avec leurs proprios. L’indépendance d’esprit est une chose, le réflexe suicidaire, une autre.

Dans le contexte d’hyper-concentration médiatique dont le Québec est aujourd’hui victime, le seul antidote réaliste est de compter sur Quebecor pour éclairer les activités de Power, et sur La Presse pour suivre à la trace celles de Quebecor. Et (ajout tardif mais nécessaire), il faut compter sur Le Devoir pour trouver dans cette couverture un juste équilibre.